Entrer dans la maison hantée

Il fait nuit, je marche seul dans les rues sombres de ce village italien de Ligurie, le vent souffle fort ce soir. En montant les marches qui se faufilent entre les villas j’entends les 12 coups de minuit sonner à l’église restée plus bas, au niveau de la mer.

Après quelques minutes j’ai gagné les hauteurs de cette bourgade, là où les habitations se font plus rares, j’aperçois maintenant la maison où je passe depuis 3 jours la plus claire partie de mon temps.

Je suis soudain saisi par une peur à l’idée d’entrer dans cette demeure, il n’y a pourtant rationnellement aucun risque, qui donc pourrais-je y rencontrer, moi qui suis parti en retraite solitaire ?

Qui d’autre que moi y réside au fond ? Personne, et je réalise que c’est bien là ma crainte ; personne avec qui me rassurer, aucune autre compagnie que mon esprit. Serait-ce donc lui que d’habitude j’esquive sans consciemment m’en rendre compte ?

Je repense aux mots de Fabrice Midal lors du séminaire “Apprivoiser les dragons” de décembre dernier : « C’est ridicule mais, on pense qu’il y a quelque chose qui ne va pas d’être nous-même. On a une haine de soi, on pense que si l’on se regarde, ce que l’on va voir sera trop horrible. Ce qui nous retient d’être juste là, d’entrer dans la grotte de l’ogre, c’est qu’on est sûr qu’on est horrible, qu’on est indigne. Il y a un effroi en chacun de nous de juste être qui nous sommes. On touche une panique intense d’être soi quand on la rencontre. Il y a comme une préconception qu’il y a un problème d’être qui l’on est. »

De retour dans cette maison, j’y retrouve le noir et toutes ces peurs infondées ; je me fais des films, et pas n’importe lesquels, des films d’horreurs. Aussi ce soir, ça n’est pas sans appréhension que je vais me coucher, éteint la lumière et entre dans la nuit.

Retoucher terre

Durant mes journées, j’alterne les méditations assises et toutes les heures je sors pratiquer en marchant ; je réalise le premier jour en posant mon attention sur mes pas que je suis pressé, mais pour aller où ? Pour retourner sur le coussin ? Il est clair que pendant 10 jours j’aurai tout le loisir de le retrouver. Aussi je décélère et me rend compte qu’avec tout ce que je fais au quotidien, tous les e-mails, whatsapp et autres coups de fil, je ne prends plus le temps de vivre, le temps de manger, de simplement fouler le sol ou encore m’ennuyer.

Je lis Trungpa : « Vous désirez tellement être en sécurité que l’idée d’essayer de ne pas vous sécuriser est devenue un jeu, une grosse plaisanterie, une façon de vous sécuriser. Vous êtes extrêmement occupé à vous observer, à vous observer vous observant, à vous observer en train de vous observer vous observant, et ça continue. C’est un phénomène tout à fait commun. Ce dont vous avez réellement besoin est d’arrêter complètement de vous préoccuper, de laisser tomber toute cette histoire. » [1]

Cette réponse que donne Trungpa à l’un de ces étudiants me frappe et ça résonne en moi comme une invitation à lâcher tout ce bavardage, à juste m’asseoir.

Et quel bonheur de retoucher terre, le monde m’apparaît à nouveau lorsque, dans mon temps libre, je pars marcher et que les odeurs des pins viennent m’ouvrir à la réalité. Je sens le vent sur ma peau, et sa fraîcheur venue des montagnes enneigées que j’aperçois là au fond, me rappelle sans cesse au présent.

Serait-ce parce que j’ai moins de pensées ? Je ne sais pas si leur nombre a diminué mais en tout cas, après quelques jours de pratique, le climat de mon esprit est bien moins teinté par elles, il y a plus de place pour tout le reste. Je vois que sans ordinateur pour travailler, sans téléphone portable pour bavarder, il n’y a plus d’écran avec la réalité, ou du moins est-elle moins filtrée.

Revenir à l’élémentaire

Lorsque ce soir je suis retourné voir la mer agitée et que j’y apercevais ces fortes vagues, je ne savais plus trop si c’était elles qui influençaient mes pensées ou si c’était le reflet de mon état d’esprit que je voyais en elles.

Je ne me sens plus séparé des éléments mais ça n’est pas plus confortable, c’est plus ample, plus vivant.

En osant regarder de plus près mes pensées et mes peurs, en y faisant face, je vois les scènes des films d’épouvantes que j’ai en mémoire se déconstruire et m’apparaître finalement comme des épouvantails.

D’ailleurs, vivrait-on différemment cette pandémie de Covid-19 si l’on était moins imprégné de tous ces films et séries eschatologiques traitant de catastrophes et de zombies ?

Au fur et à mesure des jours, des heures de pratique, des repas que je me prépare, des marches que je fais, je vois que je suis finalement de bonne compagnie pour moi-même et surtout que je ne suis pas séparé de cette nature et toutes les beautés que je lui redécouvre, y compris ses intempéries.

Suite de la citation de Fabrice Midal : « Le contraire de la haine de soi ça n’est pas l’estime de soi mais cette clarté qui voit que la haine de soi ne tient pas, elle est un mythe complètement faux… Au fond la méditation ça n’est pas tant apprendre à s’aimer mais plutôt voir tous les niveaux de cette croyance sans support, sans solidité, complètement fausse. »

Finalement, en y regardant de plus près, cette maison qui n’est qu’autre que mon esprit n’est peut-être pas hantée, et ses fantômes n’ont pas à être chassés mais rencontrés, on ne sait pas ce qui se cache derrière leurs voiles ; peut-être des pièces dont on ne soupçonnait pas l’existence et qui n’attendent qu’à être explorées.

[1] Chögyam Trungpa, Pratique de la voie tibétaine. Éd. Du Seuil, 1976, p. 68

Mathieu Boillat

Genève

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