« Ne pas parler de poésie en écrasant les fleurs sauvages ! »

Photographie du livre de Danielle Moyse : « J’aurai vécu d’avoir aimé », Barbara, interprète de Rainer Maria Rilke. La couverture du livre présente une photographie en noir et blanc de la chanteuse.

Samedi 9 décembre 2017, mon ami Bruno Venzal, à qui nous devons l’enregistrement de tant de beaux séminaires à l’École occidentale de méditation, avait organisé une séance de dédicace de mon dernier livre, « J’aurai vécu d’avoir aimé », Barbara, interprète de Rainer Maria Rilke, à la librairie La terrasse de Gutenberg, à Paris. En effet, Bruno m’a fait le beau cadeau d’accueillir ce texte aux Éditions du Grand Est, dont j’ai si souvent admiré la qualité des publications.

Dans son enthousiasme, il avait même rédigé pour moi l’invitation annonçant que j’allais expliquer que
« la découverte de Barbara m’avait fait comprendre comment l’on peut vivre de manière poétique » !
Je me réjouis aussitôt du sujet que m’avait soufflé mon cher éditeur, mais, à y réfléchir, il m’apparut comme une question bien délicate !

Être poète dans sa personne

En effet, Barbara n’a jamais cessé de dire qu’elle n’était pas poète. Par chance, j’avais vu, deux semaines plus tôt, le beau documentaire que la réalisatrice danoise Annett Wolff a consacré à Barbara (Le monde de Barbara), en 1972. Dans ce film, Barbara commence par répondre à Annett Wolff qui l’interroge sur la proximité de son cheminement avec la poésie, que ce serait une « insulte à la poésie » que de la considérer comme poète ! Mais, à la faveur du silence qu’on accordait alors aux personnes interviewées, Barbara ajoute : « Maintenant, est-ce qu’il y a quelque chose de poétique dans mes chansons ? Je ne sais pas. » Puis, après un autre silence, elle précise : « il y a des gens qui sont peut-être poètes sans écrire de poésie », et poursuit : « Et puis qu’est-ce que c’est que la poésie ? Vous savez il y a des gens qui écrivent de la « poésie », en écrasant les fleurs sauvages… » Je cite de mémoire, mais ces propos m’avaient tellement frappés que je ne crois en trahir ni la teneur, ni le sens.

Si Barbara laisse donc ouverte la question de la définition de la poésie, elle dit néanmoins quelque chose d’essentiel à son propos : la poésie est davantage une manière d’être, qu’un phénomène réductible à un simple jeu de langage. Davantage expérience éthique, que phénomène esthétique. Plus radicalement encore, Barbara ne prétend pas savoir ce qu’est la poésie, mais juge foncièrement anti poétique non pas seulement le fait d’écraser les fleurs sauvages, mais le fait de se livrer à cette activité barbare, tout en parlant de poésie ! Qu’on écrase les fleurs sauvages est indubitablement déjà anti poétique à ses yeux, mais le faire en parlant de surcroît de poésie, relève de la profanation et de l’imposture ! Ainsi peut-il y avoir des poètes qui n’ont jamais écrit de poésie, et des poètes, déclarés comme tels, qui ne le sont pas. La trahison de la poésie résiderait dans la prétention à un dire poétique qui ne serait pas secondé par une manière d’être poétique. En tous cas, il est clair que, pour Barbara, la poésie ne réside pas principalement dans les mots. On ne saurait être poète, sans l’être dans sa personne.

Perlimpinpin

Mais qu’est-ce alors qu’une manière d’être anti poétique et, partant, poétique ? Barbara ne le dit pas. Du moins, ne le prononce-t-elle jamais comme énoncé d’une thèse sur la poésie. Mais il est une chanson, où elle revient à cet impératif :

« Ne pas parler de poésie,
En écrasant les fleurs sauvages. »

Cette chanson s’appelle Perlimpinpin, en référence à celui qu’on mangeait « dans le square des Batignolles », près duquel habita Barbara.

Elle commence par un cri. Elle l’est tout entière :

« Pour qui, comment quand et pourquoi ?
Contre qui ? Comment ? Contre quoi ?
C’en est assez de vos violences.
<…>
Pour qui, comment, quand et combien ?
Contre qui ? Comment et combien ?
À en perdre le goût de vivre,
Le goût de l’eau, le goût du pain
Et celui du Perlimpinpin
Dans le square des Batignolles !
Mais pour rien, mais pour presque rien,
Pour être avec vous et c’est bien !
Et pour une rose entr’ouverte,

Photographie en noir et blanc où l'on voir Barbara marcher devant une maison de campagne au milieu d'un jardin en fleurs.

Photographie de Marcel Imsand extraite du livre de Danielle Moyse, «Barbara, j’aurai vécu d’avoir aimé » Barbara interprète de Rainer-Maria Rilke.

Et pour une respiration,
Et pour un souffle d’abandon,
Et pour ce jardin qui frissonne !
<…>
Contre qui, comment, contre quoi ?
Pour qui, comment, quand et pourquoi ?

Pour retrouver le goût de vivre,
Le goût de l’eau, le goût du pain
Et celui du Perlimpinpin
Dans le square des Batignolles.
<…>
Ne plus parler de poésie,
Ne plus parler de poésie
Mais laisser vivre les fleurs sauvages…»

Vivre sans pourquoi

Exit le principe de raison qui assigne tout à dissection explicative et nous fait perdre le goût de vivre ! Intuitivement, Barbara sait qu’intimer à toute chose l’ordre de rendre compte de son existence, c’est par avance la tuer. À défaut de savoir « définir » la poésie, elle éprouvait de toute sa personne que la grâce de ce qui se donne est une apparition devant laquelle il faut s’incliner.

« La rose est sans pourquoi,
Fleurit parce qu’elle fleurit,
N’a souci d’elle-même,
Ne désire être vue »,

Murmurait Angelus Silesius….

Je ne sais si Barbara connaissait le Pèlerin chérubinique, dans lequel on trouve ces vers, mais elle parle la langue de ce poète-là.

Lorsque, très jeune, j’entendis Barbara pour la première fois, je ne me suis pas demandée si elle m’ouvrait un chemin de poésie, mais j’ai sans doute fort bien entendu que vivre sans pourquoi, nous ouvre au seul espace qu’il nous soit loisible d’habiter.

Merci Bruno de m’avoir permis de parler de cela avec ceux qui étaient venus m’entendre! Je crois que ce n’est pas sans lien avec ce que nous entendons à l’École occidentale de méditation ! J’ai donc souhaité vous faire partager un peu de ce moment-là, ainsi qu’une des multiples joies occasionnées par la publication de mon livre !

Danielle Moyse

Chennevières

0 commentaires

Laisser un commentaire

Se joindre à la discussion ?
Vous êtes libre de contribuer !

Laisser un commentaire