Randonnées

Photo d'une Vierge en majesté du XIIe siècle

Dans ma jeunesse, un des moyens de passer du temps avec mon père, alors très occupé par sa vie professionnelle, était de l’accompagner lors de ses randonnées alpestres en fin de semaine. Ce n’était pas vraiment des randonnées-rêveries ni des contemplations de la beauté du paysage, de la végétation ou des vues changeantes de l’horizon. Il y avait un but. Il fallait atteindre la cime – en général visible de loin car marquée par une croix . Quelquefois il fallait aussi chercher le chemin car il n’était pas balisé. Les repères de temps étaient indiqués d’avance selon la distance et la difficulté. Le choix était  fait selon le temps qu’il faisait et le temps dont il disposait. C’était en moyenne trois heures pour la montée et un peu moins pour la descente. Les sentiers étaient obligatoirement en pente, parfois raides mais entrecoupés de traversées plus plates.

Trouver le rythme

Aujourd’hui, je pense que ces ascensions de montagne permettaient à mon père de retrouver, en fin de semaine, son équilibre vital menacé par un métier exigeant. Et comme j’adorais mon père j’ai pris sur moi tous ces efforts pour pouvoir être avec lui. Vue d’aujourd’hui, je me rends compte à quel point cette expérience m’a construite. J’y ai appris, entre autres, le rythme : il fallait trouver le rythme juste, ni trop vite, ni trop lent, car sans rythme mesuré, impossible de franchir la résistance de la pente. Malgré la présence percutante de la respiration et du cœur, il fallait rester en mouvement, continuer à marcher. J’ai appris la persévérance, à ne pas abandonner à la première difficulté et j’ai aussi pu expérimenter l’effet transformateur de ces ascensions sur mes ruminations et mes pensées.

Quand je m’assois sur le coussin de méditation pour quarante minutes il m’arrive de penser à ces randonnées. Bien qu’il n’y ait aucune cime à atteindre je trouve des points communs. Il me faut de la détermination, de l’endurance, de la patience. Je sais aussi que malgré toutes les dispositions de départ – bien m’installer, les six points, me dire qu’il n’y a rien à réussir, que tout est admis, bienvenu – il y aura des moments où le souffle se fait court, où la panique rôde, où la peur de manquer fait signe. Mais je sais aussi, en me souvenant des randonnées avec mon père et des intenses efforts qu’il me fallait faire, que ces difficultés font partie de la traversée.

À la fois mère et enfant

L’autre jour, tout à fait par hasard, en passant, j’ai vu cette Vierge en majesté du milieu du XIIe siècle dans la vitrine d’une galerie du Quai Voltaire. Elle aurait été redécouverte récemment  dans le centre de la France et, en dépit des altérations subies, fait partie des plus remarquables vierges en majesté de l’époque romane. J’ai pu la regarder longuement et de près, rester seule en sa présence. C’était très attendrissant. L’histoire de l’art dénombre une soixantaine de vierges en majesté originaires du centre de la France. Celle-ci a la particularité d’être coiffée d’une couronne (généralement, elles sont vêtues d’un manteau qui couvre la tête) et elle a un autre trait exceptionnel : le dessin presque en forme de cœur sur sa poitrine. On suppose que sa main gauche manquante retenait le genou gauche de l’enfant. Elle est assise sur un trône, l’enfant sur ses genoux, elle le tient, elle le soutient mais l’enfant est tourné vers le monde. Il y a de l’espace entre eux. Sa posture, m’est comme familière. D’une certaine manière, quand je suis dans la posture de méditation, je suis à la fois la mère et l’enfant. A partir de mon siège, tel un trône, solide, je peux soutenir tout ce qui advient mais je ne le retiens pas. 

Elisabeth Larivière

Paris

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