Reconfigurer le monde à partir de la vulnérabilité

Est vulnérable ce qui peut être blessé, ainsi que l’indique l’étymologie « vulnus », qui signifie blessure. Blessure à l’occasion de laquelle un être peut mourir ou être tué. « Vulnérable », en effet, n’est pas la même chose que « fragile ». On peut certes dire d’un être humain ou d’un animal qu’ils sont fragiles, mais on ne peut pas dire d’une tasse à café, fût-elle en porcelaine de Limoges, qu’elle est vulnérable. Ce qui est fragile peut être cassé. Ce qui est vulnérable est mortel. La fragilité désigne tout ce qui peut être brisé, de la chose à l’ensemble des êtres qui constituent le vivant, mais seul le vivant est vulnérable. Pour préserver un vase fragile, il suffit de ne pas y toucher et de le placer en lieu sûr. Cela n’indique évidemment pas qu’il ne puisse plus du tout être détruit, mais cette possibilité ne présuppose pas pour autant qu’il puisse être blessé. Cassable ou destructible n’est pas vulnérable. Est en revanche vulnérable, tout ce qui naît et meurt. Seul ce qui participe du vivant, de la plante à l’homme, en passant bien entendu par l’animal, peut être dit « vulnérable ». La vie est vulnérable. Elle peut être atteinte au point d’en mourir.

Seul le vivant est vulnérable

Tout dernièrement, la crise sanitaire du coronavirus a révélé combien nous vivions dans un monde vulnérable dont les activités économiques, éducatives, culturelles,  pouvaient être interrompues ou ralenties du jour au lendemain. Nous semblions croire que nous allions vers toujours davantage de maîtrise et de puissance, et une pandémie a mis à mal cette croyance, qui nous oblige à voir combien la solidité à laquelle nous prétendions était illusoire.

En fait, depuis quelques décennies, le thème de la vulnérabilité avait déjà pris de plus en plus de place, dans la pensée et le cœur de nos contemporains. Par exemple, ce que l’on appelle souvent en français « l’éthique de la sollicitude », que les pays anglo-saxons ont développé sous le nom de « Care », et qui désigne notamment l’ensemble des dispositions ou des activités humaines visant à aider les personnes dont la situation appelle un tel soutien, a même proposé de changer le regard porté sur la vulnérabilité : Il s’agirait de s’apercevoir que celle-ci n’est pas ce à quoi on doit échapper pour protéger la dignité de la vie, mais au contraire une richesse à prendre en considération.

Au delà de ce mouvement, l’évocation fréquente de la vulnérabilité dans les écrits récents laisse entendre que de nombreux êtres humains ont pris conscience de la nécessité de se réconcilier avec elle. Citons quelques titres très récents : Éthique de la dépendance face aux corps vulnérables (Sous la direction de B. Schumacher, Érès), La vulnérabilité ou la force oubliée (B. Vergely, Le passeur), ou enfin le texte de Pema Chödrön, paru sous le titre : Faire de la vulnérabilité une force. En l’occurrence, ce titre est une transposition du titre anglais, Welcoming the unwelcome, plus qu’une traduction, mais il n’en trahit néanmoins pas le contenu.

Notre attitude à l’égard de la vulnérabilité est ambivalente

Quoi qu’il en soit, notre attitude à l’égard de la vulnérabilité est ambivalente : Nous pressentons que nous ne pouvons être en rapport à notre humanité que si nous nous laissons atteindre, toucher, blesser par ce qui vit et souffre sur cette terre, et en même temps, nous nous raidissons contre cette possibilité, dont nous croyons qu’elle peut, en dernière analyse, nous menacer dans notre existence elle-même.

Aussi, le monde moderne s’est-il plutôt construit dans une résistance à la vulnérabilité, et dans des logiques de force et de domination, qui ont été mises au jour par des penseurs aussi importants que Martin Heidegger (Voir entre autres, les Cours sur Nietzsche, ou Parménide, Gallimard) ou Simone Weil (l’Iliade ou le poème de la force, Rivages).

Pourtant ces écrits, et les observations du monde dans lequel nous vivons nous invitent à reconnaître que ce refus de la vulnérabilité est peut-être ce qui, précisément, contribue à sa dévastation.

C’est la raison pour laquelle Bruno Venzal et moi-même ouvrons aujourd’hui ce cycle de réflexion destiné à faire apparaître en quoi il est nécessaire de nous relier à notre vulnérabilité, pour reconfigurer le monde.

Danielle Moyse

Saint-Lunaire.

La chronique « Vulnérables » de Danielle Moyse, réalisée par Bruno Venzal,  est visible sur la chaîne YouTube de Philosophies.Tv

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