L’homme d’armes assis, de Jean-Baptiste Camille Corot

Tableau de Jean-Baptiste Camille Corot représentant un homme en armure assis devant un tissu rouge, s'appuyant sur son épée plantée au sol et le regard baissé.

Dans l’armoire de Corot…

Du 8 février au 8 juillet 2018, le Musée Marmottan/Monet accueille une exposition intitulée : Corot, le peintre et ses modèles. Inédite, elle montre les portraits, peu, ou moins connus, du peintre, davantage réputé pour ses paysages. Concernant ses portraits, Corot écrivit lui-même : « Je me compare à un homme qui est obligé de garder pour lui seul toutes ses impressions, parce que ni sa famille ni ses amis ne les voient, ne les comprennent – alors je les renferme toutes dans mon armoire ; mais voilà qu’un jour un ami intelligent passe par là, et voit l’armoire entrouverte ; il en demande une <…> Eh bien du coup, je les sortis toutes, et me voilà ! » Ou encore : « j’ai été obligé de garder ma folie pour moi, et de la garder dans mon armoire ! Un beau jour j’ai fini par lui ouvrir la porte, et la folie s’est échappée ». Bénis soit l’ami d’alors, qui incita Corot à révéler ses toiles, et la folie qui le porta à les composer.

Je reviendrai peut-être un jour à l’ensemble des tableaux qui constituent cette exposition, du moins à l’impression d’ensemble qu’ils font, car j’aimerais traduire en mots (pardonnez-moi cette prétention) ce que j’ai vu en images… Mais il me faudra du temps pour y parvenir, car les portraits de Corot parlent une langue délicate, qu’il est difficile de transposer dans la langue parlée. Ces tableaux m’inspirent une parole encore trop confuse pour qu’il soit possible de la partager. Abandonnons donc au silence la maturation du dire…

Après la bataille

Tableau de Jean-Baptiste Camille Corot représentant un homme en armure debout portant une coiffe noire avec une plume rouge. Derrière lui, au loin, on voit un autre homme en armure au combat.

Jean-Baptiste Camille Corot, Chevalier, 1868.

En attendant, je vais, bien plus modestement, m’arrêter à un tableau, peu regardé par les visiteurs, et qui m’a pourtant beaucoup touchée : L’Homme d’armes assis, encore appelé : Homme en armure.

Est-ce du fait qu’il est en armure, qu’on a du mal à préciser en même temps qu’il est assis, ou du fait qu’il est assis qu’on ne mentionne pas, dans le premier titre, qu’il est en armure ? C’est précisément cette singularité qui m’a arrêtée : les hommes en armure sont généralement debout ! Il existe d’ailleurs un autre tableau de Corot, également montré dans l’exposition, qui présente un autre homme, appelé Chevalier, debout, jeune, coiffé d’un élégant chapeau noir, agrémenté de plumes rouges, la main gauche posée sur la crosse de l’épée, pendue à sa ceinture. De l’autre côté, sa main droite pend le long de son corps et l’on peut voir un bandage discret à l’index. Il n’est pas gravement blessé, et l’on devine le soldat arrêté un moment, entre deux combats. Derrière lui, on voit d’ailleurs un homme qui s’affaire…

Mais mon Homme d’armes assis occupe un autre temps : celui d’après la bataille, et peut-être déjà, d’après toutes les batailles. Son armure, qui protège un habit bleu dont on ne voit que les manches, élégamment « finies », agrémentées au poignet par deux galons dorés, brille encore d’un gris affirmé sur le fond ocre, sur lequel se dessine le personnage. Derrière lui, à l’oblique, se distingue un tissu, une bâche ( ?) rouge, qui évoque peut-être le sang des batailles traversées.

Fatigue…

Il a encore fière allure notre chevalier assis, mais l’on sent, sur toute sa personne, la fatigue de toutes ces batailles. Sans être vieux, il n’est plus jeune ! Il est assis, bien droit, genoux écartés, sa main droite reposant sur sa cuisse droite, et la gauche sur la crosse d’une grande épée, peut-être un sabre, qu’il tient debout, planté au sol. Il est beau, les rides de son front, le gris de ses cheveux encore très fournis, sa barbe noire et ses yeux sombres posés devant lui. Il ne nous regarde pas, attentif au spectacle de ses pensées ou de ses souvenirs. Il n’a pas posé les armes, mais il est déjà lourd de bien des combats. C’est un chevalier songeur. Que voit-il, que nous ne voyons pas ? Là où le chevalier debout regarde droit devant lui, appelé par l’avenir, mon homme d’armes assis reprendra peut-être, lui aussi, encore le combat (car il n’est pas blessé), mais il est là avec tout son passé de courage, de blessures et de sang. La lourde épée lui sert d’appui, plus que d’arme ! Ses cheveux gris ont pris la couleur de son armure.

Il est beau comme un combattant que la mort a épargné jusque-là. C’est ce qui est précisément bouleversant dans le tableau : on sent l’homme à ce moment de sa vie, où la mort viendra peut-être du seul lieu, où il ne l’attendait pas ! Son armure le protège encore d’un ennemi extérieur, là où la grande ennemie risque de venir, plus que jamais, et surtout, plus qu’il ne l’a jamais prévu, du corps vulnérable qu’on devine sous le métal encore brillant. La mort, il l’attendait de l’extérieur, et on voit qu’elle peut, un jour ou l’autre, le rejoindre de l’intérieur ! Pas encore ! Il est encore vaillant, malgré la fatigue ! Oh, bien sûr, comme dit Heidegger, citant un anonyme allemand, « dès qu’un humain vient à la vie, déjà il est assez vieux pour mourir ». Et il arrive malheureusement, et inversement, que des personnes âgées meurent d’agressions extérieures…

Voir sa propre fragilité

Et pourtant, à ce valeureux combattant, on a envie de dire : « Enlève ton armure et prends soin de toi »… Ce qui voudrait dire, en l’occurrence : « vois ta propre fragilité et regarde-la ». Mais peut-être, le regard un peu baissé de notre chevalier assis, est-il posé sur elle…

C’est en quoi il est noble : il mesure lucidement le poids des dernières batailles et ce qu’il lui en coûtera de les mener. Ses forces soutenues et lestées, par le chemin déjà parcouru. Le visage est d’un grand repos, d’une grande douceur, d’une sereine gravité. L’homme se tient au point exact de la juste considération de son existence…

Je crois que je serais trop didactique, si je vous disais explicitement le lien que tout cela peut avoir, amis méditants, avec la méditation. Et vous laisse donc le soin de vous le dire à vous-même…

Danielle Moyse

Chennevières

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