Poulet ou jambon ?

Photo de deux poules se tenant à côté d'un pneu de voiture dont seulement une partie apparaît
Nous étions deux humains à nous poser la question, de part et d’autre du comptoir réfrigéré d’une aire d’autoroute, nous grattant la tête à la manière des primates confrontés à un  problème dépassant leur capacité d’investigation. Lui était en uniforme d’agent de restauration rapide, tandis que j’arborais une tenue d’automobiliste un peu fripée après une longue course sur l’A6.

L’objet trônant dans la vitrine qui suscitait notre interrogation se trouvait être un sandwich, rescapé du passage d’un car de touristes chinois à l’heure du déjeuner.

De prime abord, compte-tenu de la pâleur des lamelles de viande, j’avais supputé qu’il s’agissait de poulet, mais un regard à la pile avoisinante de sandwichs au jambon avait bientôt instillé le doute : entre ses deux tranches de pain, le jambon avait exactement la même couleur et le même format que le poulet – un mince rectangle aux bords bien nets. Le sandwich que je lorgnais n’était-il point plutôt un spécimen classé jambon échappé de la pile ? A la réflexion, ça aurait aussi bien pu être de l’emmental…
Je consultai le jeune homme préposé au service pour un avis autorisé. Il jeta un regard rapide à la chose et s’exclama d’un ton désabusé :
« Je leur ai déjà dit de ne pas mettre le poulet à côté du jambon… ».
Et nous en étions là, semblablement perplexes dans cette après-midi d’hiver, devant la banquette réfrigérée dont les leds fluorescents incitaient à la contemplation. Inspiré par ma récente lecture d’un commentaire de l’Abhidharma sur les 5 skandha par Chögyam Trungpa (Regards sur l’Abhidharma), il ne m’en fallut pas davantage pour faire un parallèle entre ce sandwich putatif et l’individu générique auquel je m’identifiais.
N’étions-nous pas tous deux, dans nos filières de fabrication respectives, si bien usinés et conditionnés que nous ne nous distinguions en rien de nos contemporains ?
Et pourtant je me vivais, non seulement différent du reste du genre humain, mais qui plus est comme le centre et le point d’aboutissement – le nombril – de toute situation. Et cela à la suite d’un conglomérat de procédés aussi complexe qu’ingénieux – décrit à merveille dans l’étude des cinq skandha (un des plus passionnants enseignements du Bouddha qui dissèque, depuis la méditation,
les différentes strates du processus de création du moi).
Dans la chaîne de production égotique, sensations, pensées, perceptions, émotions sont soumises à des manipulations dignes de l’industrie alimentaire. Chaque particule de notre être est pareillement hachée menue puis recomposée après avoir subi d’innombrables transformations visant à faire de l’ensemble un produit de grande consommation, avec, en succédanés de la fraîcheur d’origine, ses doses ad hoc d’émulsifiants, conservateurs, colorants, exhausteurs de goût, sucres et traces éventuelles d’arachides.
Mais le plus étrange n’est-il pas que, contrairement à ces malheureux animaux, nous soyons les propres instigateurs de notre dénaturation ? Autre différence notable : la date de péremption du moi se compte en micro-secondes. Aussi, tandis qu’on devient sandwich sans retour possible à sa situation antérieure, l’illusion du moi – cette séparation artificielle de l’homme d’avec son milieu – est constamment à refaire d’un instant sur l’autre. Ce qui, soit dit en passant, donne à un pratiquant autant d’opportunité de ne pas enclencher l’extrudeur– et de rester ainsi dans ce que l’on peut appeler l’état naturel de l’esprit.
J’avais donc bien conscience que ce parallèle entre l’homme et le sandwich avait ses limites.
Mais (simple naïveté peut-être de ma part) je restais persuadé qu’avant de se faire entreprendre par les machines, il y avait dû y avoir au départ de cette denrée quelque chose apparenté à une volaille ou un cochon. Exactement comme, avant d’être aspiré dans le hâchoir automatique des 5 skandha, j’avais dû être un être humain à part entière, vivant librement dans les ors et les affres de ce monde.
La communauté de nos épreuves me fit considérer le malheureux sandwich d’une mine compatissante.
Se méprenant sur mes intentions, le serveur, pour encourager mon choix, crut bon de s’exclamer avec une légitime pointe de fierté dans la voix :
« Quoiqu’il en soit, grâce à la traçabilité à laquelle sont systématiquement soumis nos produits frais, nous pouvons vous certifier que toutes nos viandes sont d’origine animale. »
Certes. Je fus songeur un moment encore. N’était-ce pas là le signe que j’attendais pour devenir végétarien ? Mais un coup d’œil sur les salades du bac voisin me fit entrevoir que cela n’aurait fait que déplacer le problème.
Aussi, perché sur un tabouret face à la vitre fumée derrière laquelle vrombissait le trafic, préférai-je me fendre d’une dernière allégorie avant de regagner mon véhicule. Échoué sur cette aire d’autoroute, j’étais pareil à l’individu lambda coincé entre deux skandha : une sensation de faim (symbole de l’insatisfaction de l’être égaré dans l’impasse du moi) m’avait confronté avec quelque chose vendu comme de la viande – qui n’était autre que mon rapport à la réalité frelaté par les reconstitutions des skandha précédents. Désormais trop loin de toute autre source de nourriture dans ce désert de bitume clôturé de barrières de sécurité, la logique égotique me poussait vers le skandha suivant : avaler tel quel cet ersatz de réalité – et, très provisoirement rassasié en tant que sujet maître du monde, reprendre le volant dans une fuite en avant qui m’éloignait toujours davantage d’une liberté qui m’entourait pourtant patiemment – attendant que je veuille bien cesser de me débiter en tranches.
Yves Dallavalle
Chapendu
1 commentaire
  1. Pascal dit :

    Merci Yves pour ce texte amusant et bien écrit. A sa lecture, j’ai bien l’impression que c’est le consommateur qui est l’objet de la transaction. Une transaction qui semble aller dans les trois sens et pas seulement, le vendeur, l’acheteur, le produit. Or ici, les frontières semblent fort minces entre les trois, pour ne pas dire illusoires. Nous sommes un produit, c’est nous la marchandise. Nous provoquons la vente d’êtres vivants, leur transformation. Nous achetons les services d’éleveurs de bouchers etc. Nous empruntons des autoroutes au sens sans cesse plus unique.
    Tous ces nœuds de causes et d’effets, comment les trancher ?

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