haïku – la forme est libre

Tableau de Roman Kochanowski montrant un paysage nocturne.

Cet article est le premier d’une série dans laquelle Yves Dallavalle tentera de montrer comment, dans la poésie, et particulièrement dans le haïku traditionnel japonais et dans sa réception par les poètes de la modernité occidentale, se déploie un espace de présence  qui entre en résonance avec celui que nous apprenons à cultiver dans la pratique de la méditation.

 

Illustration : Roman Kochanowski, Nocturne, vers 1900

 

post méditation n°1

 

De tous temps le bouddhisme (autrement dit : la pratique de la méditation étendue à toute une société) a coïncidé avec le génie poétique du sol qui l’accueillait. Mais nulle part ailleurs peut-être cette rencontre entre méditation et poésie n’a été aussi originale, féconde et belle que dans le Japon du treize au dix-huitième siècle.

Acteur et témoin de cette rencontre : le haïku, cette forme poétique extraordinairement plastique – d’une liberté presque illimitée servie par un cadre d’une précision infaillible – alliant, dans son propos, une présence saisissante d’immédiateté à son pouvoir d’évocation intemporel.

 

la lune au plus haut

je traverse

un quartier pauvre

                                           Yosa Buson

 

Une fois atteinte, la perfection ne saurait s’éteindre. Le haïku est si heureusement japonais qu’il a fini par transcender sa culture pour s’adresser à l’universel. Nous qui, méditant, cultivons poésie et présence – pourrions-nous puiser à cette source de quoi rafraîchir notre pratique ?

 

au début était le poème

L’archipel du Japon a enfanté un peuple d’art et de nature – excessif comme l’une, surnaturel comme l’autre.

Un peuple de la poésie et de l’eau – celle des océans, mais aussi des brumes, de la rosée, des neiges et des ruisseaux.

 

averse d’été

la pluie bat

sur la tête des carpes

                                                   Masaoka Shiki

 

Est-ce à leur amour de l’eau que les Japonais doivent leur prédilection pour les vers impairs ? Dès l’origine en tout cas, leur poésie (donc leur langue) repose sur une rythmique en 5 et 7 syllabes. On en trouve la trace dans les plus anciennes anthologies (datant du huitième siècle) qui compilent les poèmes de l’époque archaïque.

Cette rythmique élémentaire, les Japonais, grands amoureux des formes, ont joué avec pour créer une multitude de types poétiques courts, à partir d’une forme générique (le tanka) en 31 syllabes (5-7-5-7-7).

Le tanka est le véritable creuset où s’est élaborée au long des siècles l’extraordinaire poétique nippone – celle-là même qui de nos jours régénère si heureusement la poésie occidentale. Et qui transpire encore malgré les trahisons de la traduction.

 

le bruit de la cascade

qui depuis bien longtemps

s’est tu

se perpétue

dans ce que l’on dit d’elle

                                                            Fujiwara no Kintô

 

puis vint le zen

Toute poétique repose sur l’alliance d’une prosodie et d’un souffle.

La prosodie (c’est à dire la rythmique verbale) est la chair du poème (ce que par exemple les couleurs sont à la peinture).

Le souffle c’est l’esprit (c’est à dire la vision du monde) qui vient animer la chair en présidant à l’élection des mots.

Si la poétique nippone est devenue universelle, elle le doit à ce que – à son sommet – son souffle est à hauteur de sa prosodie. Ce souffle venu animer le tanka (comme il a fécondé tout l’art japonais) c’est bien évidement celui du zen.

Le Dharma (les enseignements bouddhistes) arrive de Chine dans l’archipel au milieu du sixième siècle. Il y connut des fortunes diverses, mais vers l’an mil il imprègne fortement les mentalités. Cependant, c’est la transmission du ch’an chinois au treizième qui donne naissance aux plus beaux fleurons du bouddhisme mahayana japonais, sous l’appellation de zen.

La grande figure de cette transmission a été Dôgen. Et sans surprise, ce très grand méditant est également un poète. Voyez ce tanka de facture classique (appelé waka) :

 

impossible de définir

ce qui est

par-delà les mots

dans le pinceau ne doit rester pas même

une goutte d’encre

                                               Dôgen Zenji

 

Pour prôner un rapport direct au réel, le zen déclare la méditation non distincte de l’éveil. Si elle se distinguait de l’éveil, elle ne serait qu’un moyen pour l’atteindre – et l’éveil se réduirait à un but. En les confondant, le zen n’offre ni moyen ni but – juste une pratique qui ne mène à rien.

Ce rien une fois atteint – à l’opposé du néant – libère la joie d’être au monde.

Ce qui est très exactement l’expérience proposée par un poème – même le plus triste de tous. Son entente ouvre à une transmission sans médiation du réel, là où réside une telle intensité de présence que n’opère plus la séparation sujet/objet :

 

loin des pensées

seulement j’écoute

une goutte de pluie

au bord du toit

c’est moi

                                          Dôgen Zenji

 

Cultivant un dépouillement qui en lui-même est déjà complètement artistique, le zen va être désormais indéfectiblement lié au destin poétique et spirituel nippon.

l’esprit du haïku

Spirituel – une fois encore : l’esprit. Qui va s’insuffler notamment dans le haïku – ce bref diamant à la fortune si changeante. Car si dès le départ le haïku fut donné – il a fallu tout un millénaire pour qu’il soit osé en tant que tel.

On trouve son rythme magique de 17 syllabes en 5/7/5 dans les premiers tanka de l’époque de Nara. Et pour très longtemps il va constituer le premier verset de tout poème, avant de s’émanciper à l’époque d’Edo, au tournant du dix-septième siècle.

Étymologiquement, dans haïku (ou mieux : haïkaï) c’est la dimension de liberté qui prédomine (comme dans l’expression française de vers libres, lesquels s’affranchissent des rimes et d’une prosodie régulière). Haïkaï – libre – c’est à dire non fixé.

Et de quelle volonté de fixation s’agit-il de se libérer, sinon celle-là même que dissout la méditation ? Ce figement illusoire d’une réalité qui par nature échappe à l’instant où elle se donne et nous délivre du commentaire.

Ainsi méditation et poésie se rejoignent-elles dans la célébration de la présence – doublement scellée des sceaux de la simplicité et de l’ambiguïté.

 

au soleil d’hiver

mon ombre figée par le gel

qui va chevauchant

                                                Bashô

 

Sceaux qui se rompent l’un l’autre en nous ouvrant le cœur de la réalité : s’abandonner simplement à l’ambiguë, c’est découvrir l’ubiquité de la présence. Être ici – c’est être partout à la fois au lieu de la limite. Ce qui est littéralement inconcevable.

De forme libre, en s’expatriant, le haïku s’est retrouvé libre de forme une fois adopté par les poètes d’Occident. Ils en ont gardé l’esprit, qu’ils surent insuffler dans les diverses prosodies de leurs nations.

C’est une grande source d’étonnement que cette magie du haïku puisse se survivre hors de la langue qui l’a formulée d’abord. N’est-ce pas là justement la preuve que la présence passe toute conception ?

 

toute la journée

j’ai porté un chapeau

qui n’était pas sur ma tête

                                                           Jack Kérouac

 

Yves Dallavalle

Chapendu

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