Par cœur

Carrées de couleurs

Je suis en train de lire un livre dans lequel Nadejda Mandelstam évoque le souvenir de son amie, la poétesse Anna Akhmatova1. J’y découvre le destin de ces deux femmes, liées par l’amour que toutes deux portent à l’homme et au poète qu’est Ossip Mandelstam. La poésie de ce dernier étant interdite sous le régime stalinien et toute trace écrite de ses poèmes entraînant le risque de la persécution, Anna Akhmatova et Nadejda Mandelstam apprennent par cœur les vers qui ne peuvent plus être consignés nulle part ailleurs. Elles les abritent dans leur mémoire aux temps les plus sombres. Si ces poèmes, qui constituent la dernière partie de l’œuvre de Mandelstam, existent aujourd’hui, c’est grâce à la résistance silencieuse et inébranlable de ces deux femmes.

Et la poésie dans notre monde ?

Les efforts qui ont été entrepris depuis pour dessécher la source de la poésie ont été si efficaces qu’il n’est plus aucun besoin de la censurer, de l’interdire, de persécuter celles et ceux qui l’écrivent ou qui la lisent. L’atteinte faite à la poésie aujourd’hui n’est plus de cet ordre, cette atteinte n’est plus explicite, elle est à peine perceptible. Elle fait ravage en nous privant du monde qui ne peut apparaître en sa dignité propre qu’à mesure qu’il y ait des hommes et des femmes qui le portent à son éclosion grâce à la qualité de leur présence. C’est cette présence au monde que recueille la poésie et c’est en cela qu’elle est salutaire.

Un poème permet d’entendre l’ampleur de la pratique de la méditation

Dans la préface du livre de Nadejda Mandelstam est inscrite une parole que Varlam Chalamov adressa à Boris Pasternak après sa libération du Goulag de la Kolyma : « Vos vers, on les récitait comme des prières. […] Vos poèmes possèdent une vie, une force grâce auxquelles, je le répète, des gens sont restés des êtres humains. »2 Voilà ce que peut la poésie. Comme la pratique de la méditation, elle veille sur ce qui est humain en nous et c’est pourquoi elle est au coeur de notre École comme elle est au coeur de celles et ceux qui, de tous temps, ont su résister, inébranlables.

Claire Wagener

Luxembourg

  1. Nadejda Mandelstam, Sur Anna Akhmatova, Le bruit du temps  2019
  2. Varlam Chalamov, Correspondance avec Boris Pasternak et Souvenirs, Gallimard 1991
0 commentaires

Laisser un commentaire

Participez-vous à la discussion?
N'hésitez pas à contribuer!

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *