La confiance du ré-ensauvagement

Image du tableau de Chagall "Le cheval d'ébène" (1946)

Le baromètre de la confiance 2020 mené par le centre de recherche de SciencesPo a montré que l’état d’esprit dominant chez les Français cette année était la méfiance[1]. 87% des Français n’ont pas confiance dans la classe politique, et plus de 60% n’ont confiance ni dans le gouvernement ni dans le président. Ils n’ont pas plus confiance dans les médias (à 69%), dans les grandes entreprises (55%) ou dans les responsables religieux (71%).

Mais alors en quoi avons-nous confiance ? Dans l’avenir ? D’un point de vue rationnel et avec un minimum d’information, il parait plutôt à redouter. Dans nos voisins ? Sur le principe oui, mais en creusant un peu, cette confiance est aussi très limitée. Nos amis ? Jamais à l’abri d’une trahison.

Et notre famille ? Ce n’est pas évident pour tout le monde non plus, la croyance que nous avions enfants dans un avenir joyeux, sans séparations, disputes ou abandons, s’est petit à petit effilochée aussi.

Et en nous ? Bof, nous n’y pensons pas trop, et n’y croyons plus. Je ne sais même pas si on en voit vraiment la nécessité.

Au fond nous ne savons plus à qui ou quoi nous fier. Sommes-nous alors condamnés à nous renfrogner, petit à petit, dans une paranoïa peureuse, aux arrière-fonds xénophobes et lâches ? Ou à foncer tête baissée dans les premiers divertissements venus, pour oublier ?

Une expérience de présence, de bonté et de vérité

La confiance nous aide oui, car elle est l’alliée du courage. Elle nous donne l’allant qui permet d’oser s’engager, même (et surtout ?) pour des choses très simples. Se lancer dans un projet, dans une œuvre, sans savoir si cela réussira. Attendre, ne pas savoir. Reconnaitre une erreur. Vivre avec quelqu’un. Oser s’accomplir dans différentes voies. Faire et accueillir un enfant. Lutter, sans espoirs illusoires ni haine. Apprendre.

Comment la confiance agit-elle ?

En fait, il ne peut y avoir de confiance sans présence. Sans un minimum de clarté dans notre rapport au monde. Sans un lien cultivé entre notre corps et notre esprit, entre nos sens et l’espace et les choses autour de nous, entre nos émotions et notre intelligence. Mais il faut faire un pas de plus, et reconnaitre que dans la présence, il y a un espace de bonté, dans lequel on peut avoir confiance. Il ne s’agit pas d’une sensation de bien-être ou de confort, mais d’une expérience de vérité (avoir l’intuition que c’est juste, que c’est vrai, même si ce n’est pas rationnellement évident ou compréhensible).

On sent, assis sur le coussin, que ce que l’on touche est vrai, simple et bon, et que l’on peut s’y fier. Une source vive et intarissable dans laquelle on peut puiser, sans cesse.

Notre monde a oublié la confiance

Mais que cette source est méconnue, souillée, oubliée !

Dans un monde vivant sous l’épée du confinement, qui peut retomber à tout moment, où nous tournons en rond, plus ou moins privés de notre entendement et de notre droit à l’exercer, infantilisés et instrumentalisés, y retrouver rapport devient vital.

Nous vivons dans un monde coupé de la vie, et nous le sommes nous-mêmes. Plus je pratique et étudie la méditation, la philosophie, les grandes et grands poètes, plus je m’étonne de la difficulté d’entendre, de retrouver, de comprendre et d’éprouver des choses pourtant aussi simples, partout présentes et essentielles que la présence, la confiance, l’amour, la bonté. Notre temps est particulièrement défavorable à cette éducation, mais c’est aussi la condition humaine que d’avoir à gagner ce rapport à la vie.

Mais aujourd’hui, cela semble si éloigné de notre réalité quotidienne, si abstrait, alors que c’est pourtant le plus concret !

Je pense que nous avons donc à nous ré-ensauvager, au contraire de ce que certaines personnalités politiques, elles-mêmes bien plus violentes que les populations qu’elles entendent dénoncer par le terme mesquin d’« ensauvagement », nous disent.

Nous ré-ensauvager, c’est-à-dire retrouver confiance dans la vie, y avoir un rapport simple, entier, et vrai. Ne plus juste passer par la conscience, la volonté (même « bonne »), le pouvoir, l’arraisonnement, l’optimisation, le management (même « bienveillant », « horizontal », « à l’écoute »), le contrôle, la gestion… Peut-on oser réapprendre à vivre sans ces mots-prisons qui nous rendent aussi lâches et esclaves que nos dirigeants ?

Méditer, c’est retrouver le merveilleux de la confiance

C’est cela que nous propose la pratique de la méditation, si on lui fait confiance. Elle est une pratique de déconfinement radical, ouvrant en grand portes et fenêtres pour laisser entrer le vent de la vie. Dans les Lettres à un jeune poète, Rainer Maria Rilke nous dit que : Au fond, le seul courage qui nous est demandé est de faire face à l’étrange, au merveilleux, à l’inexplicable que nous rencontrons[2]. Et je me permets de rajouter : « sans chercher à le réduire au gérable ».

« L’étrange, le merveilleux, l’inexplicable », ce que l’on peut aussi nommer le sauvage, est ce qui effraie tant nos gouvernants, nos sociétés « civilisés », et nous-mêmes, cette part incontrôlable du réel qu’une poignée d’artistes et de femmes et hommes d’action ont tenté tant bien que mal de préserver. S’y relier, lui faire une place, l’écouter, c’est retrouver un chemin vers une existence plus pleine et entière, plus humaine.

Cela ne résoudra directement aucun des problèmes systémiques et complexes auxquels nous allons de plus en plus avoir à faire face, seuls et ensemble. Mais retrouver confiance dans la vie, y compris dans son aspect le plus sauvage, nous permettra justement de faire face, avec toutes les ressources, toute la force, toutes les armes qui nous sont données et dont nous aurons besoin.

À l’inverse, sans confiance, aucune lutte ne réussira à s’affranchir de l’enfermement gestionnaire, pour « tenir le pas gagné »[3] sur ce qui menace la possibilité même de continuer à pouvoir vivre, ensemble.

Gardons sauf l’étonnement, et sautons.

Martin Monin

Paris


Dominique Sauthier et Martin Monin seront les enseignant·e·s du prochain Stage 2 “avoir Confiance en la vie”, qui aura lieu du 28 septembre au 2 octobre 2020.

Tableau : Marc Chagall, Le cheval d’ébène (1946)

[1] Cevipof, Le baromètre de la confiance politique 2020, http://www.fondapol.org/sondages/en-quoi-les-francais-ont-ils-confiance-aujourdhui-le-barometre-de-la-confiance-politique-vague-speciale-crise-covid19-2/

[2] Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, Lettre n°8

[3] Arthur Rimbaud, Une saison en enfer, « Adieu »

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