Trouver la mesure du vaste

Photographie de l'atrium central de la bibliothèque d'Exeter de Louis Kahn.

« L’art est simplement le seul langage de l’homme. Parce que c’est le seul langage qui tente d’embrasser le non-mesurable. Tout langage, réellement, fondamentalement, ne tente rien d’autre que de ne pas mesurer ; ainsi sa portée est-elle plus vaste. Dès qu’il devient mesurable il devient très, très limité. Songez à la valeur extraordinaire du mot « bon », puis dites « très bon », et dites-moi ce qui est le plus fort. « Bon » est infiniment plus fort que « très bon ». Déjà le mesurable s’insinue et exprime moins »

(Louis I. Kahn, Silence et lumière, Paris, éditions du Linteau, 2010, p. 255)
 
 
 

Faire naître le non-mesurable

Ces mots de l’architecte Louis I. Kahn me réjouissent.

Pour l’architecte, la mesure est un outil incontournable. Quand il fait un plan, il établit les mesures nécessaires pour construire l’édifice. Mais la mesure n’est pas ce à quoi l’architecture aspire. Ce à quoi l’architecture aspire, c’est l’espace, c’est le non-mesurable. La tâche la plus haute de l’architecte c’est, par la mesure, faire naître le non-mesurable.

C’est très intéressant de voir comment les grands architectes comme Louis I. Kahn parviennent à trouver la mesure du non-mesurable. À un moment on a cru qu’il existait des formules un peu magiques comme le nombre d’or. Ces formules peuvent aider, mais elles ne suffisent pas toujours. L’architecte doit trouver à chaque fois de nouveaux rapports de mesures. Alors il cherche. Il essaie différentes choses. Il ajuste progressivement. Un peu plus large ici, un peu moins haut là. C’est entièrement empirique. Et à un moment donné ça apparaît. On ne sait pas comment. Ça arrive par une sorte de grâce. Le travail de l’architecte consiste simplement à porter attention au moment où le non-mesurable surgit dans le mesurable. Et alors, il lui faut rester fidèle à ça. Ne pas en faire trop pour tenter de garder sauf ce qui est apparu.

Ajuster sa posture

Quand nous méditons, nous prenons une posture très précise. Très simple, mais très précise. C’est un peu notre mesure. Le bassin au centre du coussin, les jambes croisées, le dos droit, la colonne érigée, les mains sur les cuisses et le regard baissé, posé à environ un mètre et demi devant soi.

Quand on débute dans la pratique, on met du temps avant de trouver cette posture. C’est très précieux quand quelqu’un peut nous guider et nous aider à sentir ce qui n’est pas juste. C’est ce qu’on prend le temps de faire dans les stages, lors des séances d’ajustement de postures. Mais c’est aussi un travail que chacun doit faire pour soi-même, empiriquement, en essayant différentes choses. Il n’y a pas de formule magique. C’est aussi une recherche continuelle, que l’on refait à neuf à chaque pratique. On essaie de prendre la posture, telle que nous l’avons apprise, et par de petits mouvements, selon ce que notre corps nous indique, nous l’ajustons progressivement, un peu comme l’architecte ajuste son plan.

Et à un moment donné, sans que nous sachions vraiment dire comment, les choses apparaissent comme ajustée. Tout semble en place. Quelque chose s’ouvre et nous touchons alors une dimension plus vaste.

 

Benjamin Couchot

Bois Colombes

2 commentaires
  1. Anne DUMONTEIL dit :

    Bonjour Benjamin,

    C’est amusant en voyant la photo qui illustre l’article je me suis dit “je connais cet endroit !” Après une courte recherche ça m’est confirmé : c’est bien la bibliothèque de la Philips Exeter Academy, que par le hasard des rencontres (c’est toujours le meilleur) j’ai eu la chance de visiter !
    J’en garde un souvenir marquant, un lieu exceptionnel, fort, qui parle !!

    Merci de me l’avoir rappelé.

    Répondre
    • Benjamin Couchot dit :

      Formidable ! Pour moi ce sont des lieux si précieux. Ils me mettent de façon directe en relation avec cette dimension plus vaste que, par moments, je retrouve dans la pratique.
      Merci Anne pour ce partage !

      Répondre

Laisser un commentaire

Se joindre à la discussion ?
Vous êtes libre de contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *