Le jour où j’ai médité vite!

Photo d'une forêt au sol très vert éclairée par les rayons du soleil
C’était dans la montagne en juillet dernier. Nous campions depuis trois jours sur un large entablement rocheux au beau milieu des bois. Après avoir rangé toutes nos affaires dans nos deux sacs et effacé les traces de notre passage, nous avions décidé de faire une dernière méditation avant de regagner la vallée. Depuis une semaine nous mangions du riz blanc, et il m’était venu dans l’après-midi une furieuse envie de crevettes.
Pendant les préparatifs de notre départ, je m’étais livré à une estimation du trajet nous séparant du premier supermarché. Il faudrait d’abord couper de biais à travers la sapinière pour retrouver la voiture qui nous ferait dévaler les lacets conduisant à la départementale longeant la rivière. De là resterait une vingtaine de kilomètres à couvrir et trois villages à traverser avant d’atteindre la première ville flanquée d’un temple de la consommation digne de ce nom – dont je croyais déjà distinguer l’autel et son lit de glace sur lequel de tendres crevettes roses et grises agiteraient vers nous leurs petites pattes givrées. L’après-midi était avancé mais nous devions avoir le temps d’y être avant la fermeture, si aucun grumier ne venait mettre son chargement de bois entre nous et les crustacés.
Nous pouvions même nous payer le luxe de cette dernière séance de pratique. Aussi nous retrouvâmes-nous bientôt assis sur nos sacs à méditer. La position de surplomb où nous mettait le rocher faisait de nous des aigles dont la vue portait loin en contrebas dans la pente entre les fûts de sapins et de hêtres. Je trouvai facilement mon corps dans cette paix que nous habitions ces jours. Même les moustiques semblaient moins virulents. Certes l’attention portait faiblement sur le souffle, mais en extérieur la distribution de l’attention est toujours un peu chahutée par les constantes et chamarées sollicitations des sens. Je comptais sur l’ancrage progressif que donne le poids du corps se déposant tout au long de la séance pour qu’il m’aide bientôt à prolonger le lien avec la respiration. De temps à autre des pensées de crevettes surgissaient dans le miroir de l’esprit. Je les saluais fort diplomatiquement, comme autant d’ambassadrices du festin de mer qui nous attendait.
Mais une inquiétude ne tarda pas à s’insinuer dans le tableau. Je n’étais plus si sûr de mon estimation du trajet. Ça se jouait en fait à quelques minutes, il se pourrait que nous arrivions devant les portes du temple juste lorsque le vigile les fermerait. Vision difficilement supportable après notre cure de riz blanc. Mon regard perdit en profondeur, mes épaules remontèrent – extirpant le poids de mes mains, désormais à peine en contact avec la toile de mon pantalon. Alors se produisit une chose curieuse : je me surpris à tâcher de méditer vite pour gagner du temps sur le trajet à venir. Je respirais à une cadence accrue comme si cela avait le pouvoir d’accélérer la montre. Je coupais à la racine toute velléité de pensée – alors même qu’elles se mettaient à grouiller autour du supermarché. Je faisais tout ce qu’il y à faire mais le plus rapidement possible, comme si cela avait eu le pouvoir de raccourcir la séance de pratique. Je trouvais moins une brèche au bout de l’expire accompagnée au pas de charge, qu’une sorte de mine qui faisait exploser l’espace et tout ce qui s’y trouvait. La forêt avait disparu, les crevettes aussi d’ailleurs, seul comptait le temps à gagner sur le gong.
C’est subitement que je pris acte de l’absurdité de ma démarche. J’eus d’abord envie de rire mais n’en eus pas le temps – car je fus soudainement libéré de l’affairement et comme suspendu dans un loisir grandiose encore accentué par contraste avec l’instant précédant.
Je venais de faire une découverte majeure après deux décennies de pratique : pendant la méditation j’avais tout mon temps. Que j’aie à courir ensuite après des crevettes ne changeait rien à ce miracle : tant que la sonnerie ne retentirait pas, je jouissais d’un présent et d’un lieu libres de toute vitesse. Qu’il s’y produise des accélérations ou des ralentissements ne dépendait pas du chronomètre. Entre le gong du départ et celui de la fin – j’étais à jamais libre de tout devoir, je disposais d’une éternité où rien de ce qui se passait n’était manipulable par la performance, que les vigiles de supermarché ne verrouilleraient jamais.
Yves Dallavalle
Chapendu
9 commentaires
  1. GLOV dit :

    Oh oui ! Entre les 2 gongs, il y a un espace de liberté incroyable que personnellement, je trouve rarement ailleurs à cette époque où il est difficile d'échapper aux contraintes du temps et de son leitmotiv "vite, vite, vite…" merci pour ce partage !

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