Trop de notes – ou la grand-mère ultime

Image d'une sorcière de dessin animé
Une anecdote célèbre met en scène Mozart et l’empereur Joseph II, lors de la première de l’opéra L’enlèvement au Sérail créé à Vienne. A l’issue de la représentation, l’empereur mélomane vient féliciter Mozart, mais déconcerté par la brillance de l’œuvre, il lui déclare que cette dernière contient trop de notes. Ce à quoi le compositeur aurait répondu : « Sire, pas une de trop ! »
Mozart trop de notes – voilà qui laisse rêveur… Je ne peux m’empêcher de rapprocher cet effarant reproche de ceux dont nous parlait Fabrice Midal cet été en retraite. Pour illustrer le manque de bienveillance dont nous sommes tous victimes, il rappela non sans amusement le souvenir de sa grand-mère qui, avec force déclarations d’amour, lui assénait à chaque visite le catalogue de ses défauts et manquements à ses devoirs de petit-fils.
Qui parmi nous n’a pas été exposé à de telles litanies ? N’avons-nous pas tous une telle grand-mère ?
Dont nous ne sommes d’ailleurs pas forcément le petit-fils ou la petite-fille, ni même lié à elle de quelque manière par le sang. Mais enfin une personne qui, en toute amitié, nous accable de pointes acerbes destinées à nous réformer. Trop de joie – ou de sérieux, et le jour suivant pas assez d’entrain – ou de calme… « Je dis ça pour ton bien, naturellement… »
On pourrait parler en l’occurrence d’une sorte de grand-mère ultime, dont le discours au vinaigre de miel dissimule en fin de compte cette aimable vilénie : « Tu serais tellement formidable si tu pouvais juste être un peu moins toi-même… »
Joseph II, ce 16 juillet 1782, fut la grand-mère ultime de Mozart. « Quel musicien vous faites ! Si seulement vous pouviez juste faire un peu moins de notes… » A-t-il du en connaître, Wolfgang, dans sa courte et tumultueuse existence, des avatars de la grand-mère ultime !
Car, vous l’avez sûrement remarqué, elle sait prendre les visages les plus divers et les plus inattendus. A ce point qu’il arrive même parfois qu’on se retrouve l’espace d’un instant la grand-mère ultime de quelqu’un !
Ô combien nous la haïssons profondément : ses constantes tentatives de castration (ou d’infibulation) agacent – tandis que sa mauvaise foi désarme. Et combien nous fascine sa corrosive sollicitude.
Parfois, je me demande comment se relier dharmiquement avec la grand-mère ultime. Possède-t-elle cette bonté fondamentale inhérente à tous les êtres dont parlent les enseignements ? Je crois que oui (bien que les soutras n’en fassent pas mention). C’est peut-être à cela qu’il faudrait se relier d’abord : sous le masque – son humanité recroquevillée.
Et à partir de là, voir ce qu’elle a vu en nous – insupportable pour elle mais si rare. Qu’est-ce qui est touché là exactement ? Deux choses peut-être. La première est notre cœur –  cible immanquable de toutes les attaques. Une pointe, même minime, de la part de quelqu’un pour qui nous avons de l’affection, c’est douloureux.
Mais au-delà – une fois cette pointe accueillie et transmutée par la terre du cœur – si l’on poursuit le regard vers ce que désigne l’index un peu torve de la grand-mère ultime, que distingue-t-on ? Ne met-elle pas le doigt précisément sur ce qui nous anime ? Ce que nous sommes en propre ? Sur la façon dont la vie en nous traversant nous éclaire ?
Pourquoi alors cette lumière doit-elle être dénoncée comme un mauvais rayon ? Pourquoi fait-on la grand-mère ? Quelle peur, quelle peine, quelle incompréhension fait jouer ce ressort ? Et que devient la GMU sur un coussin de méditation ?
Questions bizarres peut-être – à moins d’avoir un faible pour elle.
Mais si nous n’en n’avons pas pour elle – qui en aura ? Certainement pas elle.
Yves Dallavalle
Chapendu
1 commentaire

Laisser un commentaire

Se joindre à la discussion ?
Vous êtes libre de contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *