du haïku au pop – la forme est beat

Cet article est le deuxième d’une série dans laquelle Yves Dallavalle tente de montrer comment, dans la poésie, et particulièrement dans le haïku traditionnel japonais et dans sa réception par les poètes de la modernité occidentale, se déploie un espace de présence  qui entre en résonance avec celui que nous apprenons à cultiver dans la pratique de la méditation.

 

post méditation n°2

 

 

 

Illustration : Photographie de John Cohen, Jack Kerouac et Allen Ginsberg, 1959

au départ était l’Amérique

Dans les années cinquante, après l’auto-destruction européenne en deux guerres mondiales, les États-Unis règnent sur une planète menacée de désintégration atomique, abritant une humanité hébétée par sa propre haine d’elle-même.

La puissance économique et militaire américaine est sans équivalent. Son modèle idéologique ultra-capitaliste s’impose comme celui du monde libre. Quant à son âme – assujettie au matérialisme, ligotée au carcan puritain – elle traverse un désert spirituel affligeant (que Henry Miller à l’époque appelle un « cauchemar climatisé »).

La Beat Generation (c’est à dire une poignée de poètes en rupture de ban) va dynamiter la situation.

Ils n’ont pour eux au départ que leur désespoir, leur honnêteté viscérale, leur sens de la subversion et celui de l’amitié – mais ils sont habités par un génie poétique qui les guide infailliblement par delà leurs racines littéraires.

Leur vitalité est animale, leur quête est affaire d’intuition. Ils vont trouver leur souffle dans le jazz des Nègres et la spiritualité orientale.

Les poètes zen japonais particulièrement, épris de voyage, de solitudes et d’incarnation avaient tout pour leur plaire.

 

pour celui qui part

pour celui qui reste

deux automnes

Yosa Buson

puis vint le zen

Aussi les Beat comptèrent-ils parmi les précurseurs de l’adoption américaine du zen.

Du bouddhisme mahayana, ils retinrent : la compassion comme fraternité, la méditation comme approche du silence, la relative réalité du monde comme un émerveillement. Et ils accueillirent la notion du vide ultime sur lequel repose toute manifestation, avec la joie du forçat qui voit s’écrouler les murs de sa prison.

Leur découverte du zen fut surtout poétique, et Jack Kerouac – le premier d’entre eux – la mit principalement en œuvre à travers ses haïkus – qu’il américanisa sous le nom de pops.

Ce qui l’intéressait là au premier chef, c’était la restitution de la perception directe du monde – et il jugeait le poème court à la japonaise une forme parfaite pour ce faire.

Jack (bien qu’il préférât toujours le bourbon à la méditation) était assez poète pour entendre le zen en sa langue

 

mec – rien d’autre

qu’un

tonneau de pluie

Jack Kerouac

 

où l’on sent tout le cheminement qui ramène l’esprit vagabond à un simple regard sur la chose – enfin vue pour elle-même – sans justification de part ou d’autre.

Kerouac et les autres Beat à sa suite ne cherchèrent pas à japoniser leur poésie (comme l’avaient tenté un siècle auparavant les orientalistes français) mais avec cette décontraction impertinente typiquement américaine, ils négligèrent entièrement la versification nippone savamment agencée au cours des siècles. Pour ne garder qu’un cadre formel plutôt élastique (trois vers courts, sans souci de rimes ni de pieds) conservant suffisamment de sa puissance originelle pour servir leurs propres fins poétiques.

Car l’essentiel pour eux était ailleurs : restituer la concision, la densité, la fulgurance de la présence. Lisant ou composant le haïku (et plus généralement le poème court) comme un instantané, ils y découvraient un éclat de quotidien (comme il est des éclats de roche) autrement inexprimable.

L’effraction d’une parole libérée de la nomination par l’expérience brute.

Une monstration de la chose (quelle qu’elle soit) qui lui préserve son mystère – et par là nous rend notre liberté native.

 

qu’est-ce qu’on entend par folie ?

des chiens s’aboyant

à travers la prairie la nuit

Allen Ginsberg

sens de présence

C’est que dans leur urgence à vivre, il leur fallait encore trouver du sens. Pour y atteindre, ils se départirent de la signification – qui est de l’ordre du commentaire (pas forcément inutile mais secondaire – une explication de ce qui est).

Ils trouvèrent dans le poème court un sens qui soit sensitif (et non sensationnel), une parole qui soit sensuelle – issue d’un sixième sens – rythmique, intuitif – capable d’allier la pensée (et non la réflexion) à l’accident du réel.

Au passage, ils offrirent une alternative à la poésie formelle héritée du symbolisme qui évacuait le sens en même temps que la signification.

Ils ne prônaient ni le sensé ni l’absurde (rejetons de l’ordre rationnel) mais la sensibilité comprise comme une impression sensible sur l’esprit.

 

Ainsi firent-ils entrer le haïku dans la modernité poétique.

 

Certes, on peut rester dubitatif devant l’abîme qui sépare la société japonaise hautement civilisée et la Beat Generation dépenaillée faisant un si grand usage des stupéfiants.

On peut douter de leur enthousiasme pour le satori, qu’ils confondaient volontiers avec l’extase dionysiaque. Pointer du doigt leur connaissance approximative du bouddhisme, longtemps essentiellement littéraire.

Il n’empêche que ces « clodos du Dharma » (dixit Kerouac) prouvèrent que la poésie transcende la distinction idéogrammes/alphabet – et par là qu’elle sauve l’oralité.

Que la poésie balaye le nationalisme – transmettant ainsi la culture.

Ils nous apprirent surtout que le service de la présence est ce qui réunit méditation et poésie.

 

un gros semi-remorque

éclairée comme une ville

à travers le noir désert de pierre

Gary Snyder

 

Si la tradition japonaise reposait sur une entente cordiale entre nature et culture, un amour charnel du monde – en contrepoint, sa constante célébration du rapport de l’être aux choses se nourrissait de l’expérience d’une totale absence de sol proposée par la pratique méditative zen.

Dans cet équilibre subtilement entretenu, le poète s’effaçait le plus souvent pour faire apparaître au premier plan l’objet de sa contemplation.

 

la plaine

par le cri du faisan

engloutie

Yamei

 

Les Beat déplacèrent l’accent vers l’autre pôle : celui de l’esprit qui perçoit les choses. Dans ce glissement de l’esprit des choses aux choses de l’esprit – tout en maintenant entier le rapport au vide primordial sans lequel il n’est pas de poésie – c’est la figure du poète qui devient le prétexte de la contemplation.

 

le fantôme de ma mère

la première chose que j’ai trouvée

dans le salon

Allen Ginsberg

 

Mais, fidèles à la leçon de Rimbaud autant qu’à celle de Dogen, leur je poétique resta entièrement libre d’identification.

Pour eux, pop ou haïku, il s’agissait avant tout de trois griffonnages capables de révéler la page blanche – ce par quoi le poème arrive – et tient.

Le mutisme initial par où la parole se fait.

il pleut

je crois que je vais faire

du thé

Jack Kerouac

 

Yves Dallavalle

Chapendu

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