Un bref instant de vie

Photographie d'une corneille par Masahisa Fukase

Sur la route

Il y a environ deux semaines, je pars en voiture de chez moi. Je traverse le village puis prends la route qui mène vers Genève. Un trajet si connu que je roule distraitement, mon esprit est partagé entre la conduite, la radio et toutes sortes de préoccupations. Et pourtant, malgré mon enfermement total dans ce petit univers hermétiquement clos, quelque chose vient faire effraction et ouvrir une brèche. Un minuscule évènement attire mon regard. En sortant du village, pendant une fraction de seconde, je vois à ma droite, sur un chemin de campagne, une corneille qui s’ébroue dans une flaque d’eau un peu boueuse. Rien de spécial, juste une corneille qui fait sa toilette matinale. Et pourtant, je perçois ce que je vois comme quelque chose d’extraordinaire. Je suis comme transpercée. Un sentiment de gratitude me traverse. En une fraction de seconde, la vie est venue à moi, et m’a remise au monde, m’a rendue à ce que je suis. J’avais oublié. J’oublie tellement souvent cette évidence. Je ne suis pas les complexités dans lesquelles je me perds, souvent douloureusement. Je suis d’abord un être vivant, comme cette corneille.

Ce petit instant de rien du tout reste gravé dans ma mémoire et revient sans cesse, comme un rappel. Je revois la corneille qui s’ébroue, qui fait entièrement ce qu’elle fait. Je souris, je sens à nouveau la vie qui se vit, sans histoire, toute simple, extraordinairement ordinaire.

Respirer, sentir, bouger

La corneille ne se laisse pas empailler, parce que ce n’est pas un souvenir. C’est une expérience d’un autre ordre. Une expérience libre du temps et de l’espace, une seconde qui résonne infiniment, réveillant les couches de l’être inaccessible par notre volonté, le replaçant au cœur palpitant de la vie.

Tous les jours méditer. Pour, chaque fois que je suis tirée de mes rêves ou de mes inquiétudes par la vie qui m’appelle, revenir à elle. Bonjour. Pour, chaque fois que je veux quelque chose, autre chose, lâcher, laisser être. Méditer pour que la vie puisse encore et encore me surprendre et me remettre au monde. Merci.

 

Dominique Sauthier

Genève

 

Illustration : photographie tirée de Ravens, par Masahisa Fukase, 1976

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