Un corps pensant !

Tableau du Caravage datant de 1605-1606 représentant Saint Jérôme écrivant.

Le Caravage, Saint Jérôme écrivant, 1605-1606

Tel est le Saint Jérôme écrivant de Caravage ! Si vous voulez avoir sous les yeux ce que signifie la synchronisation du corps et de l’esprit préconisée par Chögyam Trungpa, allez vite voir ce tableau au Musée Jacquemart-André ! Saint Jérôme est le saint patron des traducteurs, celui à qui l’on doit la Vulgate, c’est-à-dire la traduction de la Bible en latin, à partir du Grec et de l’Hébreu.

Y être entièrement, corps et âme

Ici, il travaille. Quand je dis « il », cela signifie tout son être ! Quelqu’un qui pense ne le fait pas seulement avec sa tête. Il y est entièrement. « Corps et âme », dirait-on ! On est, en l’occurrence, d’autant plus tenté de le dire de cette façon, que la scène est manifestement d’inspiration chrétienne, inspiration qui a traditionnellement distingué, voire opposé, « l’âme » et le « corps ».

Mais ce qui est précisément saisissant dans ce tableau, c’est que le peintre montre une entièreté, dont on ne peut séparer les « éléments », une unité indissociable. Il n’y a plus, à proprement parler, d’ « éléments ». Tout est un ! Les polarités se rejoignent : La vie et la mort, la jeunesse et la vieillesse, la force et la fragilité, la richesse et la pauvreté, la joie et la gravité, la lumière et l’ombre, le jour et la nuit, la lecture et l’écriture.

Malheureusement, les mots séparent encore ce que la peinture nous donne d’un coup !

Le rayonnement incarné de l’esprit

Ici, Jérôme, dont la sainteté nous est rappelée par la discrète auréole qui surplombe son crâne chauve, lit ou, comme le dit le titre, écrit : il lit en écrivant, il écrit en lisant, révélant ainsi ce qu’ont d’inséparable, les deux activités. Tout est rassemblé par l’attention qu’il porte au grand livre, probablement une Bible, sur laquelle repose entièrement son bras droit, légèrement plié, le coude s’ajustant exactement à l’emplacement de la gouttière formée par l’ouverture du livre sacré. Le livre est aussi grand que le bras, dont la main tient un crayon entre le pouce et l’index. Ce bras droit s’abandonne de tout son poids à la Bible, que Jérôme soulève légèrement de sa main gauche, pour rapprocher le texte de son visage, duquel irradie une attention recueillie. Artisanat de la lecture et de la pensée. Rayonnement incarné de l’esprit !

En regardant le tableau, Henri Focillon aurait pu dire, à nouveau : « L’esprit fait la main, la main fait l’esprit ».

Une adversité fraternelle

L’ensemble de la composition va de droite à gauche, en un mouvement qui porte notre regard, du crâne chauve de Jérôme, penché vers nous, tout à la joie de son travail, vers la tête de mort placée sur un livre ouvert qu’effleurent les doigts repliés sur le crayon.
Les deux crânes, celui d’un mort et celui du vivant, se font face en une adversité fraternelle. En effet, la tête de mort posée sur la page blanche du livre ouvert, lui-même en équilibre un peu précaire sur un livre fermé, regarde, de la béance de ses orbites sombres, vers Jérôme. La mort le regarde ! Le vieil homme n’en est que plus habité, et inversement, la tête de mort, négligemment posée là, au milieu des objets familiers, et des outils de travail, perd de son étrangeté.

Elle semble incluse dans la passion de Jérôme pour le texte sacré, dans sa joie de le découvrir, de le comprendre, de le traduire, dans son bonheur rayonnant d’être à l’œuvre. La mort le regarde, mais lui ne la regarde pas. Elle apparaît simplement dans le prolongement de son bras droit, à si faible distance de la main, qu’il lui suffirait presque de s’ouvrir, pour la toucher. Le mouvement évoqué tout à l’heure, de droite à gauche se porte donc en entier vers elle.

Le fruit mûr d’une vie

Non que le tableau évoque en quoi que ce soit une aspiration à la mort. Le saint est naturellement en rapport à elle, parce qu’il s’intéresse à son travail, et à lui seul. Point de crainte de la mort, point de fascination non plus. Une présence d’autant plus familière que Jérôme semble ne pas y penser. Bien sûr, la présence de ce crâne apparaît bien, dans le tableau de Caravage, comme un memento mori, mais le lien de la mort à Jérôme procède de l’intensité et de la justesse de son travail. Rilke aurait pu dire de Jérôme qu’il dut avoir sa mort, parce qu’elle dut grandir en lui comme le fruit mûr d’une vie à qui il fut donné d’accomplir, dans la joie de l’étude, la tâche à laquelle il avait été appelé.

Vie méditative

Vie méditative (le mot apparaît d’ailleurs à plusieurs reprises dans l’exposition consacrée à Caravage), au sens le plus haut du terme : présence à soi, d’une vie qui s’est portée jusqu’à son terme, par le bonheur d’un travail où elle a pu donner sa pleine mesure. Une vie méditative, c’est-à-dire une vie entièrement au travail, ou plus exactement en travail, comme on parlerait d’une femme en train d’accoucher.

Tant s’en faut que le tableau de Caravage renvoie seulement à l’histoire singulière de saint Jérôme, et ne concerne donc que les chrétiens ! L’humanité de Jérôme, corps pensant et pensée incarnée, évoque celle de tout homme en lien à sa propre vie, et, par là même, à sa propre mort.

 

Danielle Moyse

Chennevières

0 commentaires

Laisser un commentaire

Participez-vous à la discussion?
N'hésitez pas à contribuer!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *