Présence et dignité : assis comme un Cézanne

Je venais de faire une conférence sur le thème : « handicap et dignité », auprès d’étudiants en médecine, pharmacie, droit de la santé, quand je me suis aperçue, que l’exposition Cézanne et les maîtres, rêve d’Italie (Du 27 février au 5 juillet), qui vient d’ouvrir ses portes au Musée Marmottan, se trouvait à quelques stations de métro, du lieu où venaient d’avoir lieu cette rencontre. Je n’ai pas résisté à la tentation de m’y rendre immédiatement.

Je suis arrivée dans la file d’attente, l’esprit encore très occupé par les questions dont nous venions de traiter. C’était samedi, il y avait du monde, mais tout à ma réflexion, je n’ai guère senti passer les quelque vingt minutes qu’il me fallut, pour atteindre l’intérieur du musée. M’avait pourtant effleurée l’idée que j’étais encore trop dans le débat que je venais de quitter, pour m’ouvrir aux tableaux que j’allais voir. On était bien loin, me semblait-il, de la question de la dignité. Et étant donné le temps d’attente, le mauvais temps, ma fatigue, j’ai un instant failli renoncer. Je suis pourtant restée. Une fois dans le musée, j’ai encore eu, un temps, le sentiment qu’il ne me serait pas possible, pour des raisons tout aussi bien externes qu’internes, de voir grand chose. 

Le corps entier comme visage

Mais l’accueil des visiteurs était fait de telle manière qu’on pouvait approcher les tableaux, et les regarder un certain temps. J’ai commencé à avancer sans être retenue véritablement par l’un d’entre eux. Je me suis même dit qu’il fallait que j’arrête de réfléchir à ce qui m’avait occupée pendant trois heures, pour me rendre disponible à l’exposition. Et comme toutes sortes de pensées continuaient à m’agiter, j’ai fini par me dire : « tant pis, si je ne vois rien, je ne vois rien ! Et je reviendrai ».

C’est à ce moment, que j’ai été frappée par le tableau où Cézanne nous montre un marin assis, que j’avais dû voir lors de l’exposition des portraits de Cézanne au Musée d’Orsay, il y a deux ans, puisque j’en ai ultérieurement retrouvé la photographie, parmi celles prises à ce moment-là. Pourtant, je n’ai pas, à proprement parler, reconnu ce tableau. Ce qui m’a pourtant arrêtée, c’est la présence massive du marin, son assise tellement impressionnante, qu’elle fait oublier un détail étonnant de la peinture : le profil droit du personnage, placé de trois quart et qui ne nous fait pas face, est en pleine lumière ; le gauche, en revanche, est dans l’ombre, au point que l’œil gauche n’est pas même dessiné.

Or, ce « détail » est entièrement absorbé par la présence de l’ensemble du corps. Comme si, au fond, ce n’était pas si important que cet œil soit ou non dessiné, et même, qu’il soit là, ou non ! Comme si le visage était passé dans l’ensemble du corps ! Comme si la présence passait par le corps en entier !

La présence, et… la dignité…

Alors que j’avais eu l’impression d’être très loin des considérations du matin, ce marin, puis, plus loin, un Portrait de Madame Cézanne, et plus loin encore, un Homme assis, me sont apparus comme d’autant plus dignes, que leur présence était frappante. Là où l’affirmation de la dignité humaine m’est souvent apparue comme une déclaration d’intention, certes louable, moralement indispensable, mais hélas peu efficace, dans bien des cas, pour imposer effectivement le respect de l’homme, la présence des personnages assis de Cézanne m’est apparue comme une proclamation de dignité ! C’est-à-dire, si l’on revient à l’étymologie du mot, dignus, qui signifie valeur, comme une proclamation de la valeur absolue des personnes que Cézanne nous montre. D’un seul coup, j’ai vu ensemble leur présence, leur dignité, leur valeur, exactement de la même manière que j’ai vu la présence de ses paysages ! J’ai vu la splendeur des uns et des autres, l’inscription de chaque chose dans son milieu, le caractère sacré du Cabanon de Jourdan, comme celui de l’Homme assis.

À ce moment-là, je crois que j’ai entrevu le sens de ce qui dit Cézanne, lorsqu’il affirme, un peu étrangement a priori, avoir l’intention de réaliser des portraits, comme il peindrait des pommes ! Affirmation que non seulement je ne comprenais guère, mais qui me semblait presque comporter un élément choquant. Au contraire, il m’est apparu au Musée Marmottan, que lorsqu’on arrive à faire apparaître la présence d’une chose, qu’il s’agisse d’une montagne, d’un arbre, d’une maison, d’une pomme, ou d’une personne, on en fait apparaître, dans tous les cas, le caractère sacré.  

Au-delà de l’esthétique, le sacré

Comme son Marin, et même de façon plus marquée encore, l’Homme assis ne présente pas des traits parfaitement dessinés. Au milieu du visage, il y a une tache sombre qui lui fait, comme un œil de cyclope, et les détails du visage ne sont pas identifiables. Nous ne doutons pourtant pas de sa dignité, car nous sommes frappés par sa présence. Dans l’exposition, les tableaux de Cézanne sont juxtaposés à ceux qui l’ont  inspiré, et à la fin, à ceux qu’il a lui-même inspirés. On trouve notamment un autoportrait de Mario Sironi, peintre italien mort en 1961, qui est beaucoup plus « expressif », à strictement parler, que la plupart des portraits de Cézanne, et en tous cas, que son Homme assis. Pour autant, il n’a pas davantage de présence que lui. Chez Cézanne, le corps en entier, parfaitement inscrit dans ce qui l’entoure, est ici visage.

Et lorsque la présence se manifeste, elle absorbe le « défaut », qu’on ne tarde d’ailleurs pas à oublier. Qu’importe que l’œil du Marin ne soit guère apparent, ou qu’il soit peut-être inexistant, ou que les traits de l’Homme assis soient indiscernables, la présence de l’un et de l’autre est pleinement manifeste. Et, à partir de là, la valeur, c’est-à-dire la dignité de toute chose peut être reconnue. En quittant l’exposition, l’idée suivante m’a donc frappée : qui fait apparaître, ou  cultive la présence, cultive la dignité. La dignité d’un homme ou celle d’un paysage, c’est-à-dire son caractère sacré.

Danielle Moyse

Chennevières

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