Muse

Photo de Muse

C’est un lieu sur lequel on tombe par hasard. Je n’ai jamais rencontré personne sur ses chemins – sinon des chevreuils fuyant et des chiens de chasse ayant perdu la trace.

D’après les cartes, l’endroit s’appelle Muse. C’est en pleine pente, dans une forêt oubliée. C’est une ferme – ou plutôt ça l’a été. Un peu plus haut, il y a des pâturages et quelques exploitations encore en activité.

Muse est retournée à la sauvagerie. C’est à présent une maison où habite la forêt. Les toits ont croulé sous les hivers. Les noisetiers meublent la cuisine en terre battue, les colonnes des érables ont crevé les chambres. Les fauvettes nichent avec le lierre dans le conduit éventré de la cheminée.

Muse – pourquoi ce nom ? Était-ce le patronyme du premier propriétaire ?

Muse appartient désormais aux couleuvres et à la mémoire de la contrée. Elle raconte cette fin du XIXème siècle où les fermes poussaient comme des champignons, faisant reculer la forêt vers les crêtes.

Ces collines ont toujours été pauvres. Les cadets se déplaçaient d’un quart de lieue pour défricher un lopin de terre et construire à la va-vite une maison où faire vivoter femme et enfants.

À Muse aujourd’hui, le soleil d’après-midi vient caresser à travers le feuillage la mousse des derniers pans de murs. N’imaginez pas de la pierre de taille – c’est au mieux du pavé de la rivière qu’on entend couler tout en bas, du grès prélevé dans les carrières avoisinantes ou même des cailloux ronds offerts par les pentes.

On devine encore l’étable où devaient se tenir deux vaches, et « l’écurie à cochons » comme on dit par ici. De traces de verger, il n’y en a plus guère. Mais quand on s’assied sur les murets de Muse, ça chante. La tristesse y est douce et la joie verte.

Il y a les bruissements d’ailes par-dessus les frondaisons – et comme l’écho des jeux d’enfants morts de vieillesse depuis si longtemps. Il y a le vent qui apporte de loin les feulements des réacteurs des avions de la base – et il y a le souvenir du frottement d’une lame de faux qu’on aiguisait sur la meule avant d’aller aux champs.

Et si, méditant, vous vous abandonnez plus loin ici – vous entendez aussi le chant des glaciers qui façonnèrent le pays vingt-mille ans avant la forêt.

Muse parle de ce que c’est qu’être là quand tout change. Et dès qu’on est là – tout change.

Shunryu Suzuki dit (avec Dogen) que le temps va du présent au passé – Muse en fait faire l’expérience.

Yves Dallavalle

Chapendu

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