La liberté, l’engagement et la mort

Photo de Martin Luther King faisant un discours

Comme le dit Henri Michaux : « la vie est courte mes petits agneaux »[1]. Nous ne cessons pourtant de fuir cette vérité première en plongeant tête baissée dans de fausses consolations, dans le divertissement ou dans la sécurité du conformisme social. Si on porte vraiment attention à ce qui se passe en soi et autour de soi, une évidence désagréable nous saute à la figure : la plupart des êtres humains passent tout simplement à côté de leur vie. Rater sa vie par peur de la vivre est en quelque sorte la norme chez l’être humain.

Pour nous mettre face à cet oubli et cette lâcheté inhérente à notre nature, les maitres de la tradition Zen ont l’habitude de le faire apparaitre à l’aide un claquement de doigt. Qu’est-ce que la vie? Réponse : Clac! Un claquement de doigt. Réveillons-nous, la maison est en feu dit la tradition bouddhiste. Prenons la vie au sérieux.

Nos ancêtres en Occident avaient la chance de pouvoir éprouver cette possibilité d’éveil s’ils creusaient la radicalité de certains passages du message chrétien. En Luc 17 :33 par exemple : « Quiconque cherchera à sauver sa vie, la perdra; et quiconque la perdra, la conservera ». Mais l’épuisement du christianisme en modernité tardive empêche malheureusement la plupart de nos contemporains de puiser à la sève libératrice de cette grande tradition.

Le souci de soi

Dans son dernier ouvrage sur la portée émancipatrice de la philosophie, Fabrice Midal utilise un chemin apparemment beaucoup plus doux pour nous lancer sur cette voie, en prenant le parti du souci de soi contre le conformisme social. « Socrate rencontre un jeune homme de bonne famille, Alcibiade, occupé à trouver un bon travail, à devenir quelqu’un de respectable, à accroître son pouvoir. D’accord, lui dit Socrate, tout cela est compréhensible, mais est-ce que tu te soucies de toi ? Alcibiade ne comprend pas du tout ce que signifie cette question. Et pour cause, c’est une question déconcertante. Toute société nous demande de nous consacrer à elle, parfois jusqu’au sacrifice, et voilà cet homme qui nous demande de prendre soin de nous ! Les Athéniens en furent si furieux, que, pour cette raison, ils mirent Socrate à mort. L’éducation doit produire des travailleurs efficaces, directement disponibles sur le marché du travail, non des hommes libres, qui pensent par eux-mêmes. Toute ressemblance avec notre situation actuelle n’est évidemment pas fortuite. »[2]

La liberté réelle nous terrorise. Quiconque la célèbre – comme ici Socrate – doit faire face à la puissance du sommeil social qui n’hésite pas à tuer. Comme le dit Georges Bernanos, « L’État ne craint qu’un rival, l’homme. Je dis l’homme seul, l’homme libre. L’homme capable de s’imposer à lui-même sa propre discipline, et qui n’en reçoit aveuglément de personne. »[3]

Mais plus profondément encore, la liberté n’effraie pas que « l’État » ou « le social » – qui ne sont que des réifications de notre démission – elle nous effraie pour une raison très intime, car elle ne se découvre qu’à la mesure de notre rapport à la mort et à la finitude.

Être face à sa mort

Lorsque j’étais en Afrique centrale au début des années 2000, plusieurs combattants de la liberté ou des droits humains puisaient leur force dans ce rappel quotidien de l’importance d’être face à sa mort pour se relier à l’essentiel. En plein cœur des combats de la guerre de Brazzaville de 1998, alors que la ville était coupée en deux et que les quartiers sud étaient sous bombardement constant, un de mes amis Congolais lisait chaque matin un extrait de discours du militant des droits civiques américain Martin Luther King qui pointait dans cette direction. Grâce à ce Congolais debout, je me suis aussi approprié ce discours et ne cesse d’y retourner lorsque je sombre dans les travers de ce que Georges Bernanos nommait « l’affreux néant du confort »[4] pour qualifier l’effarante fuite en avant de notre civilisation technicienne. Ce discours de Martin Luther King prononcé un an avant son assassinat du 4 avril 1968 à Memphis au Tennessee, est toujours partagé par de nombreux pasteurs et prisonniers politiques en Afrique centrale :

« Je vous le dis ce matin, si vous n’avez jamais rencontré rien qui vous soit si cher, si précieux que vous soyez prêt à mourir pour ça, alors vous n’êtes pas apte à vivre. Vous pouvez avoir trente-huit ans, comme il se trouve que je les ai et, un certain jour, une grande occasion se présente à vous et vous appelle à vous dresser pour une grande cause, ou une grande affaire ou un grand principe.

Et vous refusez parce que vous avez peur. Vous refusez parce que vous avez envie de vivre plus longtemps. Vous avez peur de perdre votre popularité, ou d’être poignardé ou abattu ou qu’une bombe soit lancée sur votre foyer. Aussi refusez-vous de vous dresser pour venir à la barre.

Eh bien, vous pouvez continuer à vivre jusqu’à quatre-vingt-dix ans mais vous êtes aussi mort à trente-huit ans que vous le serez à quatre-vingt-dix. Et quand vous aurez cessé de respirer pour de bon, ce ne sera que l’annonce tardive d’une mort de votre esprit, survenue depuis bien longtemps. »[5]

La vraie liberté sera toujours un engagement pris face à la mort. Tout éveil au réel ne peut se faire qu’en rapport à notre finitude. Toutefois, personne ne peut faire ce saut s’il ne se sent pas accepté inconditionnellement par quelque chose qui transcende le social et l’ordre humain. « Les frontières du moi angoissé ne tombent que sous l’action de l’amour » disait Franz Kafka.

Martin Luther King et les combattants des droits humains en Afrique centrale ont le Dieu chrétien comme source d’amour inconditionnel. Mais nous, dans l’horizon d’une civilisation entièrement consacrée à l’aménagement d’un espace terrestre sécuritaire et confortable, qu’avons-nous? N’est-ce pas dans l’espace ouvert par le visage désarçonnant de cette question que se trouve le début d’une réponse et d’un chemin?


[1] MICHAUX, Henri. 1927. Qui je fus. Paris : Gallimard.

[2] MIDAL, Fabrice. 2020. 3 minutes de philosophie pour redevenir humain. Paris : Flammarion.

[3] BERNANOS, Georges. 2005 (1944). La France contre les robots. Paris : Le livre de poche, p.40

[4] BERNANOS, Georges. 1944. Où allons-nous? Pelissier : Thonon., P.17

[5] http://kiyago.unblog.fr/2009/11/22/pacifique-nininahazwe-ma-mort-ne-resoudra-rien/

Philippe Blackburn

Montréal

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