Chambre 1406

Tableau abstrait. Sam Francis (1962). Sans titre

Lors d’un cours que j’ai suivi récemment, Fabrice Midal nous a transmis une pratique simplissime en apparence mais d’une incroyable puissance, d’une époustouflante vérité, je ne sais qu’en dire tant elle me semble juste essentielle pour notre monde.

C’est vraiment simple : on rencontre pour de bon ce qu’on sent, ce qui nous traverse, ce qui nous habite, nos émotions, notre inconfort, et on aère. On aère en s’ancrant, en respirant, en ouvrant les fenêtres, en arrosant nos émotions d’une eau bien fraîche, avec un éventail, en regardant un ballon de baudruche s’envoler au vent et bien d’autres choses encore.

Cette semaine, cette pratique m’a sauvée.

On rencontre pour de bon ce que l’on sent

Je travaille à l’hôpital comme psychologue et, dans le cadre d’une mutation, je vais très bientôt changer de service pour travailler en maternité et dans le service de néonatologie et réanimation néonatale.

Mon cadre supérieur m’appelle un matin et me demande « d’intervenir en urgence sur une situation pourrie » en maternité car ma collègue qui doit bientôt partir en retraite est en arrêt actuellement (pour un burn out).

Il s’agit de jeunes parents qui viennent d’avoir des jumeaux nés à 6 mois et demi de grossesse par césarienne. L’un des bébés est mort in utéro, l’autre est en réanimation.

C’est d’abord la sidération qui me fige, mon cœur bat et se serre, je sens mon pouls dans mes tempes. Puis c’est l’envahissement émotionnel avec au premier plan la peur. J’essaye de mettre de l’ordre dans mes pensées. Comment fuir cette situation juste intenable ? Insupportable parce qu’il y a 3 ans, c’est notre petite fille Zélia, née avec son frère jumeau au même terme et par césarienne, qui est décédée à 21 jours de vie.

Le chagrin refait surface accompagné du flot des pensées et d’images que j’ai mis tant de temps à oublier. J’ai envie de dire non. J’ai envie de fuir. Je me dis que je n’ai vraiment pas de chance de commencer dans ce service dans de telles conditions et justement avec une histoire qui résonne trop fort. J’ai peur de n’être pas à la hauteur, d’être submergée par mon émotion et celle de ces jeunes gens. J’ai peur de ne pas pouvoir, de ne pas y arriver.

Je sais pourtant que je vais y aller. Et, jusqu’à ce que je me mette en route vers la maternité, je tente, comme je peux de contenir ce trop plein de tout.

Sur le parking de l’hôpital, dans ma voiture, je respire et j’accueille. Et pour commencer j’accueille cette pensée qui tourne en boucle « pourquoi moi et maintenant ? » Plutôt que de m’en vouloir et de me sentir coupable de me plaindre alors que deux jeunes parents viennent de perdre un enfant, j’accepte de ressentir ce que je ressens là maintenant et je l’embrasse sans jugement.

Un souffle de confiance

Puis, devant la porte 1406, mentalement mes bras s’ouvrent et j’enlace ma peur immense qui me fait trembler intérieurement. Je la serre dans mes bras et la berce, je l’embrasse entièrement, sans restriction, oui j’ai très très peur, oui je pense à Zélia et la douleur, le chagrin, la colère reviennent. Et puis j’aère, je sens mes pieds bien posés sur le sol, je sens ma main sur la poignée de la porte, je sens mon autre main appuyée sur ma blouse sur le côté de ma cuisse, je regarde la porte blanche, je respire. Et tout à coup, comme une brèche, c’est un souffle de confiance qui vient me traverser de part en part. C’est très corporel, très physique et le mot s’incarne, c’est comme si je m’entendais le prononcer ou comme s’il était écrit là, juste au dessus de moi, je me sens habitée. Cela n’a duré que quelques secondes ou une minute ou deux mais pas plus.

J’ai encore un peu de mal à le croire, mais lorsque je suis entrée dans la pièce, tout était devenu simple. Mon chaos était resté de l’autre côté de la porte. J’étais juste à ma place, disposée, sensible, présente, pleine de compassion pour ces jeunes parents mais pas du tout submergée. J’ai pu mettre de côté ma propre souffrance pour accueillir leur chagrin et être avec eux pour de bon dans ce moment terrible de leur existence.

Cette expérience m’a profondément marquée car elle m’a montré très clairement que le fait de faire ce geste de la rencontre pleine et entière de tout ce qui surgit, puis de l’aérer, nous permet de retrouver notre place juste, de nous accorder à la situation et de nous donner une force incroyable pour faire face.

Voilà qui montre bien à quel point cette pratique est ultime et radicale et nous remet en lien avec notre humanité la plus profonde. Cela montre aussi que le chemin de la pratique est insaisissable, surprenant et d’une incroyable richesse.

Agnès Barré-Laury

Achicourt

1 commentaire
  1. Anne Dumonteil dit :

    Bonjour Agnès, merci de nous confier ce témoignage. C’est très inspirant pour que nous puissions toutes et tous rencontrer et aérer ce qui nous traverse, aussi douloureux que ce soit.
    Quel est le tableau qui accompagne ton texte ?

    Je t’embrasse,

    Anne

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