La confiance au cœur du péril

La fuite en Égypte

Le 25 mai dernier, je profitai d’un déplacement professionnel à Lyon, pour aller contempler La fuite en Égypte de Nicolas Poussin, acquis par le musée des Beaux-Arts, il y a une dizaine d’années.

D’autres tableaux, il faut en convenir, m’auraient arrêtée, si je n’étais principalement venue pour celui-là. De fait, je l’ai longuement regardé, et bien que j’aie fait la visite de l’ensemble du musée, j’y suis revenue à plusieurs reprises, observant en détail les dégradés de bleus des drapés respectifs de l’ange et de la vierge, puis du ciel et des montagnes lointaines, sur le fond desquelles se déroule la scène. Depuis un mois, la carte postale de ce tableau, placée sur mon bureau, appelle régulièrement mon regard.

Que me montre-t-il, que je ne cesse de le contempler, et d’éprouver, depuis le moment où je l’ai vu pour la première fois, le désir de le revoir encore ?

J’écris, en un sens, ce texte pour essayer de comprendre ce que me dit ce tableau.

Jeu de regards

La scène est en effet d’un grand classicisme : Au centre, Marie portant Jésus, est devancée par Joseph, qui se laisse guider par un ange, afin d’échapper aux soldats du roi Hérode qui, se sentant menacé dans son pouvoir par l’annonce de la naissance du « Roi des Juifs », a ordonné l’assassinat de tous les enfants de moins de deux ans (Mathieu, 12-23). L’épisode a inspiré de multiples peintures, réalisées par les maîtres les plus prestigieux.

En ce sens, la peinture de Poussin n’a strictement rien d’original.

On est en revanche frappé par le « jeu » des regards. Par leur mouvement plutôt. Ou mieux encore : par le fait que nul ne regarde dans le sens du mouvement auquel obéissent les marcheurs. Marie, avec Jésus dans les bras, Joseph et l’âne se dirigent tous vers la droite, mais aucun d’eux, pas même l’ange, qui guide l’ensemble par l’intermédiaire de Joseph, ne regarde dans cette direction. L’âne, quant à lui, manifestement fatigué, avance la tête penchée vers le sol. Nous savons qu’ils vont en Égypte par le biais de l’histoire religieuse, mais ce n’est pas, à proprement parler, une « destination », qui oriente ici le groupe. Marie n’a d’yeux que pour le pays qu’il faut quitter, Joseph est suspendu au geste de l’ange, celui-ci regarde Joseph, et seule sa main indique, en toute clarté, la direction. Le Christ enfant, quant à lui, nous regarde.

Le mouvement n’est pas orienté par la résolution des fuyards. Tout le monde se laisse faire et le Christ porter. Personne n’a rien décidé.

Est-ce l’inquiétude face au danger, ou encore la nostalgie qui poussent Marie à tourner la tête vers le pays natal ? Est-ce la foi, interrogative néanmoins, qui invite Joseph à s’en remettre entièrement à l’ange ? Et quel savoir oriente donc cet ange, qui n’a pas même besoin de voir devant lui, pour indiquer le chemin aux fuyards, et ainsi les protéger ? L’enfant roi se laisse porter vers son destin, abandonné aux bras tendres de sa mère.

Aucune auréole ne surplombe ces têtes saintes, et un jeune homme à demi allongé sur le bord du chemin, la tête sur son coude gauche, observe nonchalamment les exilés. Sans doute ne voit-il pas l’ange, et le groupe n’évoquant pour lui que des voyageurs, il ne leur accorde qu’une curiosité vaguement indifférente. Le visage de Marie tourné vers la gauche du tableau, tandis qu’elle marche vers la droite, signale que son cœur et ses pensées appartiennent encore au passé, mais nul n’aurait le désir de refuser le départ qui s’impose.

À gauche, le ciel est légèrement voilé par un nuage, à droite, il se dégage, mais la végétation et les arbres vers lesquels se dirige le groupe assombrissent l’ensemble. Le ciel s’éclaircit, mais le paysage s’assombrit. Le tableau est composé suivant une diagonale qui va de l’angle gauche du bas du tableau, vers l’angle droit du haut du tableau. Cela forme ainsi deux triangles, dont celui du haut, à gauche, est bleu clair, et celui du bas, à droite, varie entre le vert et le brun foncés de la terre et des arbres. Les rapports de lumière se sont inversés : à gauche, le ciel est voilé par un nuage, et la terre relativement claire, à droite, le ciel est d’un bleu sans nuage, mais la terre dominée par le brun foncé. D’autant plus que la robe gris-brun de l’âne renforce la tonalité.

Le cœur battant du tableau

L’impression qui domine, c’est que les fuyards, sans plan et sans programme, ne savent, en aucun sens du terme, où ils vont. Le groupe ne résiste pas au mouvement, mais il ne l’initie pas. L’ange les éloigne d’un danger, mais le passé les retient encore. La tension entre passé et avenir est d’autant plus perceptible que la robe de l’ange se dessine sur un arbre dont la branche principale penche nettement à gauche, en direction du pays quitté. Rester serait un risque mortel, mais seule une force surnaturelle, un savoir insu, sait pour les voyageurs, vers où ils doivent diriger leurs pas. Un rêve a en effet averti Joseph qu’il fallait s’éloigner, pour sauver l’enfant. Le pays familier est devenu menaçant, mais les fugitifs ne jettent pas encore un regard vers l’inconnu qui les attend. L’enfant, pourtant serein, seul attentif au moment présent, et qui occupe exactement le centre du tableau semble placé à la mi-temps d’un destin écartelé entre deux dangers.

C’est par lui, qui nous regarde, que nous nous sentons entraînés dans le mouvement du groupe. Par lui, que nous ne restons pas extérieurs au tableau. Par sa présence, nous cessons d’être spectateur. Seul, il nous interpelle et nous inclut dans la scène. Par ce regard unique, elle cesse de nous être étrangère, et nous sommes avec cet enfant échappant au massacre des innocents, et se dirigeant vers un avenir incertain. L’enfant Jésus est le point de vulnérabilité, le point tendre, par lequel nous nous sentons concernés. Cet enfant nous regarde en tous les sens du mot : cet épisode nous regarde, c’est-à-dire qu’il nous concerne.

L’enfant est le cœur battant du tableau, par lequel celui-ci nous touche. Par lui, une scène biblique cent fois évoquée nous parle, et nous partageons l’inquiétude ou la nostalgie de Marie, les interrogations de Joseph, la fatigue de l’âne, mais aussi la confiance inspirée par la présence de l’ange. Dans ce moment de haute incertitude, et de grand péril, le bras nu et l’index tendus sans aucune hésitation par l’ange, vers la droite du tableau, montrent, sans laisser place au doute, la direction à suivre.

Aussi l’enfant peut-il s’abandonner sans peur aux bras de sa mère, Marie et Joseph se laisser entraîner par la marche, sans trébucher, alors que ni l’un ni l’autre ne regardent leurs pieds, l’âne avancer sans la moindre résistance, et le seul personnage extérieur au mouvement, en être le spectateur indifférent.

Une vie bouleversée

C’est à la fois un moment de haut péril et d’entière confiance. Quelques élus, parmi les humains, en sont capables. Par exemple, Etty Hillesum clame-t-elle dans le bouleversant journal publié après sa mort sous le titre, Une vie bouleversée, son inextinguible confiance en la vie, malgré la lucidité avec laquelle elle observe la violence dont le peuple juif est victime, et les menaces qui la conduiront à la mort, à Auschwitz, le 30 novembre 1943. « Impressions d’hier soir dans ma petite chambre, écrit-elle. Je m’étais couchée de bonne heure, et de mon lit, je regardais au-dehors par la baie ouverte. On aurait dit que la vie avec tous ses secrets était tout près de moi. <…> J’avais l’impression de reposer contre la poitrine nue de la vie. J’étais étendue entre les bras nus de la vie et j’y étais en sécurité, à couvert. Et je pensais, comme c’est étrange ! C’est la guerre, il y a des camps de concentration <…> En passant dans les rues, je peux dire de beaucoup de maisons : ici un fils est en prison, là le père est retenu en otage, ici encore on a à supporter la condamnation à mort d’un fils de dix-huit ans <…> Je connais l’accumulation de la souffrance humaine <…> Et pourtant, quand je cesse d’être sur mes gardes, me voilà tout à coup reposant sur la poitrine nue de la vie…Je crois qu’aucune guerre au monde n’y pourra rien changer. »

Mais à quel « ange » Etty s’en remettait-elle ? L’a-t-il gardée jusqu’à son dernier souffle ? Nous ne pouvons le savoir. Le Christ lui-même a murmuré sur la croix : « Mon père, pourquoi m’avez-vous abandonné ? » Or, cette phrase, si on l’entend par-delà sa dimension théologique, exprime, avant tout, un effondrement de la confiance. Existe-t-il une confiance qui résiste à toutes les cruautés, à toutes les trahisons ? Je ne le sais pas, et l’exemple du Christ sur la croix doit nous laisser très humbles en la matière, car il est des circonstances où l’on peut à bon droit se sentir trahi par la vie.

Une confiance indépendante des circonstances

Ce dont Etty nous donne néanmoins le témoignage, c’est celui d’une confiance indépendante des circonstances. C’est pourquoi je renouvelle ma question : À quel « ange » s’en remettait-elle ? La chose paraît évidente puisque cette Juive convertie au christianisme était « croyante ». C’est donc à « Dieu », qu’elle s’en remettait. Mais ici « Dieu » n’est autre que le nom imparfait donné au motif énigmatique de cette grande confiance.

Cette confiance prend au moins, chez Etty, deux visages : celui de l’attention portée à l’ampleur du réel, et celui de l’acceptation. « Bien des gens me croiraient folle et totalement étrangère à la réalité s’ils savaient ce que je pense et ce que je ressens. Pourtant, je vis avec toute la réalité qu’apporte chaque jour. » Et Etty, de décrire par exemple, comment les nazis sont impuissants à la priver de la beauté du ciel, quand bien même, ils lui interdisent l’accès à tel ou tel lieu, comme il était d’usage en ce temps d’antisémitisme forcené. Quant à l’acceptation, elle la nomme en toutes lettres : « je suis surtout reconnaissante de n’éprouver ni rancœur ni haine, mais de sentir en moi un grand acquiescement, qui est bien autre chose que la résignation ». Ainsi, Etty Hillesum en vient-elle à parler d’une « forme de compréhension » vis-à-vis de la sinistre époque à laquelle il lui fut imposé de vivre, au sens où cette époque, comme n’importe quel fragment de l’histoire, relève, malgré tout, d’une responsabilité humaine.

Quoi qu’il en soit, la confiance semble ici proportionnelle à l’aptitude à ne pas résister à la vie. C’est, pour la plupart, un long apprentissage, que nous propose notamment l’exercice de la méditation. Regarder, ce qui est, comme ce qui est, sans le rejeter, et sans le fuir. Peut-être « le réel », qui peut d’ailleurs changer à chaque instant, nous porte-t-il dans l’exacte mesure où nous cessons de lui résister, tandis que nous le durcissons dans le cas contraire.

« Le destin, écrit Sénèque, guide celui qui l’accepte et traîne celui qui lui résiste », et il se peut, que lorsque nous nous abandonnons pour de bon au mouvement de la vie, un « ange » nous guide au cœur même du péril.


Danielle Moyse

Chennevières

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