La confiance à la source

Tableau de Mary Cassatt montrant un bébé suçant ses doigts dans les bras de sa mère.

Une peintre impressionniste

Ah la capacité de l’enfant à se laisser entièrement porter ! Son pouvoir d’abandonnement !
Voilà ce que m’inspire l’exposition consacrée, par le Musée Jacquemart-André, du 3 mars au 23 juillet 2018, à la peintre américaine Mary Cassatt.
Degas reconnut en elle une interlocutrice exceptionnellement douée, il l’intégra, aussitôt après leur rencontre, au groupe des impressionnistes, avec lesquels elle exposa ses propres tableaux. Elle fut une ambassadrice si enthousiaste de ce mouvement artistique aux États-Unis, dont elle était originaire, qu’un grand nombre de toiles impressionnistes se trouvent aujourd’hui dans les musées américains.
Et la France, où elle a pourtant vécu soixante ans, s’est empressée de l’oublier après sa mort, tandis que ne cessait de croître la réputation des hommes dont elle fut une partenaire si généreuse et si active…
Voilà qui devait être dit. Mais le travail de Mary Cassatt mérite plus qu’un mouvement de colère contre la misogynie ordinaire…

À l’origine de la confiance : les bras d’une mère

Revenons aux toiles qu’elle a consacrées à l’enfance, et au lien mère-enfant. Bien sûr, l’histoire de la peinture est pleine de madones à l’enfant. Et de merveilleuses ! Dans la peinture italienne en particulier, que Mary Cassatt a bien étudiée. Que ce soit chez Lippi, Bellini, Botticelli, De Vinci. Ces artistes nous donnent bien à voir ce que peut être la tendresse d’une mère.
Mais ce que nous montre tout particulièrement Mary Cassatt, c’est la pesanteur du corps de l’enfant, qui se laisse aller sans la moindre résistance, dans les bras de sa mère !
Dans la bouleversante Pieta de Michel-Ange de Saint-Pierre de Rome, c’est seulement la mort, ou plus exactement l’entrée dans la mort (car un corps que la vie a quitté garde peu de temps, la souplesse que lui a prêtée le sculpteur), qui donne au Christ l’ultime capacité d’abandonnement, d’un corps entièrement remis à celle qui l’avait mis au monde.
Dans les madones à l’enfant en revanche, celui-ci, enfant, est généralement posé sur le bras de sa mère, sans que l’on sente son poids.

Mary Cassatt au contraire a vu combien un bébé aimé pouvait être porté, et se laisser porter. Ses bébés, sont entièrement confiants. Ils incarnent une confiance qui nous quitte souvent ensuite.
Pourquoi perdons-nous cela ? De quel accueil initial, sommes-nous les exilés ?
Né sous la bonne étoile de la tendresse maternelle, l’enfant acquiert l’aptitude à s’abandonner à ce qui se présente. Ou mieux : il l’a incorporée ! Dans cette lumière, l’enfant pèse de tout son corps, son poids d’amour.

Embrassement et poids d’amour

Tableau de Mary Cassatt montrant un bébé dans les bras de sa mère.

Mary Cassatt, Femme assise avec un enfant dans les bras, 1890

Or, ce poids, Mary Cassatt, nous le fait sentir ! Dans deux des tableaux de l’actuelle exposition parisienne, nous ne voyons pas le visage de la mère. Le titre d’une des œuvres le suggère déjà : Bébé dans un costume bleu, regardant par dessus l’épaule de sa mère. L’autre, peint quelques années plus tard, s’appelle tout simplement : Femme assise avec un enfant dans les bras.
Dans le premier cas, la mère est blonde, son chignon dévoile une oreille rose sur une peau blanche, mais le visage du bébé, tout occupé à regarder un peu plus loin, dissimule son profil. On voit simplement sa tunique bleu gris qui se détache sur le petit costume d’un bleu intense de l’enfant. La mère est un pur embrassement… L’enfant peut, à partir de ce lieu sûr, regarder le monde qui, visiblement, attire sa curiosité. Il n’a pas à se préoccuper de lui. Sa mère se charge encore de tout.
Quant à la femme brune, assise avec un enfant dans ses bras, nous la voyons de dos. L’enfant, un peu plus âgé que le précédent, mais dont nous ne pouvons guère arrêter l’identité sexuelle, est appuyé contre le corps maternel, un bras négligemment jeté sur l’épaule gauche de sa mère, et il nous regarde. Derrière lui, nous voyons un broc en émail blanc, posé dans une bassine en émail bleu pâle, et qui ont sans doute servi à la toilette de l’enfant encore nu. Sa petite main touche le dossier du fauteuil blanc sur lequel est assise sa mère. Nous savons qu’elle vient de prendre soin de lui. Et qu’ayant reçu cela, il pourra affronter bien des choses…

 

Tableau de Mary Cassatt montrant une petite fille et un petit chien allongés dans un fauteuils bleus

Mary Cassatt, La petite fille dans un fauteuil bleu, 1878

Se confier à la vie même

Pourquoi perdons-nous cela, demandais-je plus haut ? Si nous l’avons reçu, nous ne pouvons perdre immédiatement la confiance que cela nous a donnée, comme l’illustre merveilleusement La petite fille dans un fauteuil bleu, choisie pour composer l’affiche de l’exposition. Ici, l’enfant se confie au fauteuil, comme elle le ferait, comme elle le fit sans doute, à des bras maternels, et comme elle le fera sans doute au mouvement de la vie même… Comme il faudrait être capable de le faire toujours !

 

Une douceur inégalement partagée ?

Mais j’entends déjà l’envie et la détresse objecter à mon envolée et à Mary Cassatt, que toutes les mères ne donnent pas à tous les enfants la même assurance. Les traditions bouddhistes renvoient au lien mère-enfant pour développer en chacun, sur son chemin d’éveil, la « disposition à donner davantage aux autres qu’à soi-même ». Et le beau passage de L’entraînement de l’espritChögyam Trungpa évoque cette disposition peut paraître aussi optimiste que les toiles de Mary Cassatt. La bienveillance d’une mère, écrit Trungpa, est l’exemple de cette disposition. « Nous pourrions éprouver de la reconnaissance parce que notre mère a sacrifié son confort pour nous. Nous rappeler les moments où elle se réveillait au milieu de la nuit quand nous pleurions <…> Elle se levait d’un bond, qu’elle en ait envie ou non, pour voir ce qui nous arrivait. Notre mère a réellement fait tout ça. »
En lisant ces mots, je m’étais dit que, certes elle l’avait fait, mais que la douceur n’est pas la chose du monde la mieux partagée, ainsi qu’en témoignent hélas les travaux de bien des psychanalystes ! À commencer par ceux de Françoise Dolto.

Nous avons tous été portés

Et pourtant, en regardant les toiles de Mary Cassatt, j’ai pensé que si toutes les mères ne sont pas aussi tendres, nous avons néanmoins, dès lors que nous sommes en vie, tous été portés !
Nous devrions donc tous pouvoir nous abandonner au fauteuil bleu de la vie ! Aussi difficile soit-elle ensuite, elle ne pourrait être si, durant les mois de gestation qui ont mené à notre naissance tout au moins, nous n’avions pas été portés. Elle doit donc pouvoir se soutenir aujourd’hui d’avoir été soutenue, et de n’être pas à elle-même son propre principe. Nous sommes tous, au fond, dans le fauteuil bleu de la petite fille de Mary Cassatt !

Après avoir contemplé ces tableaux, qui m’ont fait physiquement éprouver l’importance de ce soutien initial, j’ai ressenti avec un indicible plaisir le poids de mon corps, sur le lit qui a rapidement accueilli mon sommeil… Si vous allez à l’exposition, regardez bien ce poids, touchez-le, faites en l’épreuve de tout votre corps !

Et quand vous rejoindrez votre siège de méditation, sentez combien la terre-mère vous soutient ! Combien, inaltérable et fidèle, elle est là, sa douce pression  offerte à tous, des mieux aimés aux mal aimés ! Tous également portés par la terre qui, à ce titre, ne cesse de nous réenfanter ! Et vous ressentirez alors peut-être, à la faveur de cet abandonnement, que vous n’êtes pas abandonnés !

 

Danielle Moyse

Chennevières

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