Homme assis II

Image du tableau "Homme assis" de Cézanne

Lorsque j’ai rédigé mon article intitulé Homme assis, il y a un mois, je n’ai pas joint l’image intégrale du tableau mais un détail. J’avais alors pour dessein de souligner l’importance de la rencontre réelle avec la peinture. L’absence d’une image complète me semblait préserver l’effet de surprise pour quiconque s’aventurerait dans cette rencontre. Mais comme elle est devenue impossible à l’heure actuelle, je réitère mon propos, accompagné de l’image du tableau entier et en parlant davantage du visage.

Debout face à l’Homme assis.

Pile en face, à la bonne distance.

Sur ma ligne d’horizon il y a le centre du tableau : la main droite de l’homme repliée en poing reposant sur sa cuisse. Ce poing irradie de lumière d’ocres bien que ce soit le muret, derrière lui, qui prenne et renvoie le maximum de lumière. Un fin liseré d’ocre rouge pur souligne le contour de la manche. Le chapeau de paille est en lumière aussi mais moins intense et il porte une ombre légère sur le visage. Une tache peinte très claire appartient au tissu jeté par-dessus son avant-bras gauche. Tous les blancs purs sont constitués de la toile laissée vierge. La palette me semble constituée d’ocre jaune, de terre de Sienne naturelle, de terre d’ombre naturelle, d’ocre rouge, de terre de Sienne brûlée, de vert émeraude et de terre verte, de bleus de cobalt, d’outremer et de Prusse, de blanc d’argent et de noir de pêche, que Cézanne employait d’après Émile Bernard.

La résonance des couleurs

L’Homme est là, de toute sa hauteur, depuis le sommet de son chapeau de paille jusqu’à la pointe des pieds ; il ne se présente pas de face mais de trois quarts. Sa présence est tonique et détendue à la fois. Sereine ? Il fait un avec la végétation derrière lui, avec les trouées de ciel et le sol terreux. La ligne contournant la figure n’est jamais continue. Elle laisse passer. Ses couleurs résonnent avec celles de l’espace autour, la végétation, un tronc d’arbre à deux branches, un peu de ciel, un muret, le sol. Le gris- bleu de son épaule droite est celui du ciel – trouée. L’articulation du coude droit semble ouverte, elle est du même vert émeraude que les arbres. La rotule du genou droit également, puis l’os, le tibia sous-cutané est perceptible dans cette jambe élégamment suspendue. La jambe gauche est verticale, parallèle aux pieds du tabouret, les points d’appui du pied- le talon et l’avant du pied – sont visibles à travers les chaussettes et les chaussures légères telles que les hommes en portent dans les pays du Sud. Sa main gauche s’appuyant sur une canne est tellement présente sans qu’on la voie vraiment. De même le visage. Ce n’est pas le visage d’un individu mais on dirait celui de l’humanité.

L’Homme assis est une proposition éthique

Je trouve les pages consacrées à l’Homme assis parmi les plus exaltantes de La Couleur et la Parole. Hadrien France-Lanord l’y considère comme “une des propositions picturales et éthiques les plus audacieuses, les plus belles et les plus nécessaires à méditer pour penser l’habitation humaine aujourd’hui. (…) L’humanité de l’Homme assis n’est pas une souveraineté qui s’arroge un pouvoir sur le monde, ni une subjectivité qui en jouit esthétiquement, c’est une figure aux contours ouverts, qui se laisse chromatiquement pénétrer en tout point de son corps par la vibration concrète et tonale du monde.”

Dans la pratique de la méditation il nous arrive, parfois, des moments de grâce. Cela peut consister à faire un avec ce qui nous entoure; il n’y a plus de séparation, nous ne sommes plus un sujet isolé mais une présence reliée…

Le visage de la Présence

Et notre visage, comment est-il alors ? Ce qui est particulier c’est qu’il n’est pas tourné vers. Il n’a pas de vis-à-vis, pas d’interlocuteur, il n’a pas à en répondre. Aucune tentative pour se montrer, aucune occasion de s’exprimer. Quelle peut être alors la sensation de mon visage ? Parfois, c’est comme si les traits tendus se dissolvaient en faveur d’une sensation d’unité. Mon nez ne correspond plus au nez que je me connais et reconnais dans le miroir, la sensation de ma bouche n’a rien à voir avec les deux fins traits que l’image du miroir me renvoie. Comme si mon visage était à l’égal de chaque millimètre de mon corps. Il est simplement là, pour lui-même, mes yeux, ne regardant ni dehors ni dedans. Mes oreilles ouvertes aux bruits du monde. Mon visage est simplement présence au même titre que l’est mon corps.

Le visage de l’Homme assis est alors comme le mien. Je m’y reconnais.

Elisabeth Larivière

Paris

1 commentaire
  1. Wilfried Kauder dit :

    Après avoir regardé le tableau de l’homme assis et m’avoir laissé entrainer vers les mots de l’auteure de la description de ce tableau, je me suis laissé glisser dans un flux de couleurs liées aux contours de l’homme, de la nature environnante et du ciel avec le soleil qui m’ont fait oublier, petit à petit, les différences du corps et des objets et aussi du temps, car le ressenti du moment n’est plus lié à l’âge de l’homme, mais est celui de l’instant vécu qui est tout dans le présent et presque hors du temps, un moment vivant et vital faisant preuve de la vie et de la respiration qui l’assure pour les moments du souffle jusqu’à son arrêt…C’est le bonheur et la joie de vivre…

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