La tendresse du brin d’herbe

Photographie d'un brun d'herbe, parmi d'autres...

Marie

Une chambre semblable à toutes les autres, un long couloir aux allures fantomatiques où, à heures régulières, passent des chariots de fer poussés par des hommes et des femmes vêtus de blanc. C’est dans cette maison de retraite que Marie demeure depuis qu’on lui a diagnostiqué la maladie de l’oubli.

Face à la fenêtre de sa chambre, un cèdre du Liban étend ses larges ramures. Pour tout mobilier, un buffet des années 20 et un « Voltaire » vert olive, d’où Marie regarde passer les nuages de longues heures durant.  Dans un monde où les repères vacillent, Marie s’est inventée d’autres lieux où les frontières entre le temps et l’espace, le réel et l’imaginaire s’effacent.

Ses proches, déroutés, souffrent de la voir s’éloigner vers l’autre rive sans espoir de retour. Ils ont posé sur sa table de nuit, un pêle-mêle de photos, l’arbre généalogique de la famille, pauvres armes pour combattre la progression de la maladie. Stimuler est le maître-mot, mais Marie n’est pas du tout intéressée par les exercices qu’on lui propose. Ils me demandent de tenter la méditation, qui sait ?

Qui faut-il rassurer ?

Partage

Chaque dimanche, je l’accompagne à la ferme voisine, lieu qui lui rappelle le temps où elle administrait une importante exploitation agricole. Ses souvenirs affluent, ravivent des mémoires endormies, où chaque élément prend corps et s’anime. Parfois, Marie plonge dans un profond silence, contemple longuement le vert tendre d’un brin d’herbe. Un cheval s’approche de nous, elle enfouit son visage dans son épaisse crinière.

En sa présence, je goûte l’ampleur du silence, la simplicité des choses dans leur nudité. C’est de là que lui vient la voix du monde, où les pierres des maisons chantent, où les terres ont des senteurs de fourrage et de ferme, où des arbres sont heureux et d’autres douloureux, où une trace de kérosène dans un ciel de cristal est une étoile filante.

Alors je la suis dans son monde, elle me prend la main, je caresse avec elle la crinière du cheval, je la rejoins dans la contemplation du brin d’herbe et de son vert si singulier, et nous goûtons ensemble ce moment de présence. Nous méditons.

….


Yveline Roque

Paris

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