Méditation et science : l’inscription corporelle de l’esprit

Photographie de Francisco Varela

Les sciences cognitives

Dans son livre, L’inscription corporelle de l’esprit, Francisco Varela, biologiste et chercheur en neurosciences, disparu en 2001, analyse l’évolution des sciences cognitives. Les sciences cognitives ont pour objet de décrire, d’expliquer, voire de simuler les processus de la connaissance. La cognition c’est la faculté de connaître, c’est l’ensemble des processus mentaux qui ont trait à la connaissance. Comment nous, les êtres humains, connaissons le monde par exemple ? Et est-ce qu’on pourrait arriver à fabriquer des machines « connaissantes » ?

Il y a eu depuis le milieu du 20e siècle différentes phases de recherches sur les sciences cognitives. Tout d’abord la phase cybernétique dans laquelle on en est venu à considérer que le cerveau humain était une sorte de machine constitué de composants logiques : les neurones. Ensuite il y a eu l’hypothèse cognitiviste dans laquelle on a imaginé que l’intelligence humaine consistait à manipuler des symboles. Un ordinateur est une machine qui manipule des symboles, par exemple des chiffres pour faire des calculs. Le cognitivisme suppose que nous aurions des représentations d’un monde extérieur qui seraient codées et enregistrées physiquement dans le cerveau un peu comme la mémoire d’un ordinateur où seraient stockées des cartes géographiques du monde. Dans cette hypothèse cognitiviste, le cerveau serait une sorte d’ordinateur qui servirait à représenter symboliquement les objets du monde extérieur.

Dans la phase suivante, la phase dite connexionniste, on s’est rendu compte que les neurones du cerveau étaient fortement interconnectés et que l’intelligence était liée à ce phénomène d’interconnexion. L’intelligence ne se situe pas au niveau des neurones pris individuellement mais émerge du réseau de connexions qui existe entre eux. Il y a malgré tout dans cette approche connexionniste toujours l’idée, comme dans le cognitivisme, de se représenter une réalité extérieure indépendante de nous. 

Redonner droit à l’expérience

Finalement, toutes ces approches scientifiques reviennent à séparer le sujet qui observe (le chercheur) de l’objet étudié (le cerveau). Elles ne permettent pas de rendre compte de notre expérience humaine réelle. C’est ce que critique Francisco Varela qui veut redonner droit à notre expérience personnelle. Où sont passées nos émotions, nos sensations, notre imaginaire, nos souvenirs, notre conscience ?

Il propose de sortir de ces approches purement objectives en affirmant que le chercheur qu’il est ne peut s’extraire de l’objet de son étude. Il ne peut faire abstraction du fait qu’il est lui-même un être vivant, corporel qui réfléchit sur ce qu’est l’esprit humain. Il pose ainsi le problème d’une circularité fondamentale qui inclue dans le champ de son étude le chercheur lui-même avec sa corporéité et son expérience personnelle.

À partir de cette nouvelle perspective, Francisco Varela a été amené à proposer deux concepts, celui d’autopoïèse et celui d’énaction.

L’Autopoïèse 

L’autopoïèse (du grec auto soi-même, et poiésis production, création, donc auto-production) est la propriété d’un système de s’auto-produire, de se construire lui-même, en permanence et du fait de son interaction avec son environnement. Par exemple une cellule vivante se construit elle-même et en permanence du fait de son interaction avec son environnement. En effet, une cellule trouve dans son environnement les matériaux de base pour produire ses composants internes qui à leur tour, régénèrent la structure cellulaire. L’autopoïèse a à voir avec l’autonomie du vivant. Comme le dit Francisco Varela, « cela lui permet de manipuler son environnement sans avoir besoin de recourir ni à un agent central tournant la manivelle de l’extérieur – comme un élan vital – ni à un ordre préétabli en quelque lieu spécifique – comme un programme génétique en attente d’expression » (Le cercle créateur, Seuil, p. 122) . Une cellule vivante par exemple ne dispose pas de représentation interne ou de carte de son environnement, et pourtant elle est capable de s’adapter et de se reproduire.

Nous-mêmes comme êtres humains sommes aussi autonomes. Il n’y a pas un agent extérieur qui tourne la manivelle pour que nous agissions.

L’Énaction

Le principe d’autopoïèse a ouvert la voie au concept d’énaction. La cognition vue comme énaction revient à considérer que nous, êtres humains (mais plus généralement tous les êtres vivants, y compris les cellules vivantes) sommes en relation avec le monde. Francisco Varela redéfinit ainsi la connaissance comme une « danse » au cours de laquelle un être vivant et son environnement se spécifient mutuellement, plutôt que comme la simple représentation d’un environnement pré-donné. Il souligne que dans la perspective de l’énaction, « l’acte de communiquer ne se traduit pas par un transfert d’information depuis l’expéditeur vers le destinataire, mais plutôt par le modelage mutuel d’un monde commun au moyen d’une action conjuguée » (Connaître, les sciences cognitives, tendances et perspectives, Seuil, p. 114-115).

Autopoïèse et énaction dans l’expérience de la méditation

Francisco Varela était non seulement scientifique mais aussi méditant. Je trouve que son approche des sciences cognitives résonne particulièrement avec l’expérience méditative. Lorsqu’on pratique la méditation, on est un avec la situation, avec le monde, on n’est pas dans un rapport d’observation d’un monde extérieur. La méditation est aussi un vrai travail. Il s’y passe quelque chose. Les mots autopoïèse et énaction disent quelque chose de l’expérience que l’on peut faire lorsqu’on pratique la méditation. On peut faire l’expérience d’une forme d’autonomie, on n’a pas besoin que quelqu’un tourne la manivelle de l’extérieur, on est un, on est rassemblé, c’est l’autopoïèse.

Puis, lorsqu’on pratique la méditation, il y a un monde qui émerge, c’est l’énaction. Le rapport au monde, à la situation se transforme en permanence. Méditer c’est faire émerger un monde, ce n’est pas appréhender un monde qui existerait indépendamment de nous. La méditation est aussi une expérience corporelle. Il n’y a pas d’un côté le corps et de l’autre l’esprit. C’est pourquoi Francisco Varela parle d’ « action incarnée » et d’« inscription corporelle de l’esprit ».

 

Xavier Ripoche

Paris

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