Pratiquer comme Cézanne peint une pomme et retrouver notre place dans le monde

Tableau de Paul Cézanne intitulé "Verre et pommes" peint entre 1879 et 1880.

« Le grand effort de Cézanne a consisté à éloigner la pomme de lui, pour ainsi dire, afin de la laisser vivre sa vie propre. Ce n’est pas grand-chose en apparence ; pourtant c’est depuis plusieurs milliers d’années le premier vrai signe montrant que l’homme est prêt à admettre l’existence réelle de la matière. Aussi étrange que cela puisse paraître, pendant des milliers d’années, en un mot depuis la « Chute » mythologique, son souci constant a été de nier l’existence de la matière et de prouver qu’elle n’est qu’une forme de l’esprit…
Cézanne le sentit dans la peinture, par son empathie avec la pomme. Il sentit soudain la tyrannie de l’esprit, l’arrogance pâle, usée, de la conscience mentale, de l’ego enfermé dans son ciel bleu peint par lui-même. »

(David Herbert Lawrence, La beauté malade, p.30-31, cité par Hadrien France-Lanord dans La couleur et la parole ; les chemins de Paul Cézanne et de Martin Heidegger, Gallimard, collection l’Infini.

Par petites touches

En lisant ce passage, un rapprochement entre cette façon de comprendre la peinture de Cézanne et la pratique de la méditation m’est tout de suite venu à l’esprit. Si je décris la pratique, qu’est-ce que je fais quand je m’assieds et que je prends la posture ? Comme Cézanne peignant une pomme, par petites touches, par minuscules mouvements, la main gauche deux millimètres plus en avant, le bas du dos très légèrement redressé, mais pas trop, l’attention sur la respiration, mais pas trop, le poids du bassin qui se pose encore un peu plus, la nuque un peu plus étirée, sentir le sommet de mon crâne exactement au bon endroit… Je m’ajuste pour devenir l’être corporel que je suis.
Le souffle relie tout ce que mon attention a touché, dedans, dehors, comme les blancs dans les aquarelles de Cézanne créent une continuité entre les touches de couleurs, entre l’arbre et le ciel où il se déploie.
Ce n’est pas une question de confort, ce n’est pas la recherche d’une posture indolore. Comme la main du peintre cherche la teinte juste et le rapport juste entre les touches de couleur pour faire apparaître une pomme, ou un arbre, ou la montagne Sainte-Victoire, ou un homme assis, je m’ajuste avec précision autour de l’axe qui me posera entre ciel et terre. Me poser entre ciel et terre : ce n’est pas une idée, une image poétique, c’est devenir un être humain entier, complet, par ce travail absolument concret d’ajustement.

Les vraies choses

S’asseoir, trouver la posture, respirer, « ce n’est pas grand-chose en apparence » ; c’est pourtant le geste le plus profondément bon parce qu’il nous invite à nous éloigner de toutes les idées que nous avons sur nous-même, comme Cézanne éloigne la pomme de lui, pour retrouver notre être originaire, innocent, notre être d’avant la chute dans les jugements, la psychologie et le bavardage. La bonté de la pratique, c’est de nous donner un corps pour retrouver notre place dans le monde vivant des vraies choses, les pommes, les montagnes, les arbres.

 

Dominique Sauthier

Genève

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