La légende de Newton : une expérience méditative

Image de trois cases de bande dessinée bleue sur fond blanc montrant Newton recevant une pomme sur la tête et découvrant la gravité

Le physicien Isaac Newton aurait dit-on découvert la loi de la gravitation universelle en contemplant la chute d’une pomme qui tombait d’un pommier. Il y a une légende bien connue à ce propos ; alors qu’il se promenait dans son verger, il aurait eu l’idée du phénomène d’attraction des corps vers la terre après avoir reçu une pomme sur la tête. C’est ce qui est illustré dans des dessins humoristiques de Gottlieb. Même si ce n’est qu’une légende, j’aime bien cette histoire qui dit quelque chose de l’expérience de la découverte d’un phénomène nouveau et me fait penser à la méditation.

Lorsque nous pratiquons la méditation, nous nous asseyons, nous entrons en rapport à notre corps, à notre souffle, à l’espace autour de nous. Nous pouvons goûter cette expérience, être présents à nos sensations, en lien à notre humanité, assis sur la terre, en rapport au ciel.

Au bout d’un moment la présence s’effiloche et sans nous en rendre compte nous nous retrouvons bientôt complètement ailleurs, perdus dans nos pensées, à des années-lumière de là où nous sommes. Parfois même nous sombrons dans une sorte de rêverie ou nous somnolons, pas tout à fait présent à ce qui se passe là maintenant.

L’inéluctable rappel de la réalité

Bien souvent, un instant plus tard quelque chose nous ramène à la présence. La réalité finit toujours par se rappeler à nous d’une manière ou d’une autre. Il peut s’agir d’une sensation corporelle, d’une gêne ou d’une crispation physique par exemple. Cela peut être la perception d’une odeur, d’un son, d’une couleur. Certaines fois la sensation peut être très vive, comme lorsque nous entendons le bruit d’une détonation, le vrombissement d’un moteur de voiture, des éclats de voix. Le contraste entre le moment où nous étions perdus dans nos pensées et le retour soudain à la présence devient alors saisissant et nous sommes de nouveau alertes, l’esprit clair et en rapport à la situation.

À moins de pratiquer sous un pommier, il est rare que ce soit la chute d’une pomme qui nous sorte de notre rêverie, mais chacun peut néanmoins faire l’expérience de retours soudains à la réalité de diverses manières.

Je me plais à imaginer que c’est le même genre de contraste entre rêve et réalité qui a amené Sir Isaac Newton à découvrir la loi de la gravitation universelle, et j’entends que la légende de la pomme dit quelque chose d’une sorte de rupture entre un moment où il aurait été perdu dans ses pensées et un flash soudain de présence lorsque la pomme lui tombe sur la tête, le ramenant brusquement à la réalité, à l’aspect concret de l’expérience, et qu’à partir de là un éclair de compréhension du phénomène physique de la gravitation se fait jour dans son esprit.

Pendant la méditation, il arrive ainsi que, perdus dans nos pensées, nous soyons subitement ramenés à la présence par un événement extérieur. La présence est alors comme intensifiée par contraste avec le moment où nous étions ailleurs. A cet instant nous voyons la réalité de la situation plus clairement.

Goûter le présent

Lorsque nous sommes perdus dans nos pensées nous ne sommes plus en rapport à notre corps et en particulier au poids de notre corps sur le coussin de méditation. Dans la légende de Newton, lorsque la pomme lui tombe sur la tête, il se rend compte d’une certaine manière que la pomme a un poids. La gravité, étymologiquement, c’est ce qui pèse. Newton voit aussi que la pomme chute verticalement, perpendiculairement à la surface du sol et non pas avec une trajectoire oblique. Il y a dans cette expérience à la fois une question de force de pesanteur et de verticalité.

De même quand nous revenons à la présence nous pouvons goûter cette force de pesanteur et nous pouvons aussi sentir à quel point notre verticalité est la position la plus naturelle, la plus stable. Nous pouvons porter attention au poids de notre bassin sur le coussin, au poids de nos mains qui reposent sur les cuisses, à la pesanteur des épaules, des bras, des coudes, de la mâchoire inférieure. C’est quand notre centre de gravité coïncide avec le centre du coussin que nous trouvons une certaine stabilité. C’est lorsque nous laissons toutes les parties de notre corps reposer et peser de leur propre poids que les tensions musculaires se relâchent. Nous pouvons enfin apprécier sur le coussin de méditation tout le poids, toute la gravité de notre vie humaine.

Voir la réalité à neuf

À partir de l’expérience de la chute de la pomme, Newton fait un raisonnement qui le conduit à affirmer que tout corps est mu par une force dirigée vers le centre de la terre, mais ce raisonnement n’aurait pas été possible sans l’expérience préalable du pur phénomène de la chute de la pomme. Je crois que toute grande découverte scientifique se produit de façon similaire. Il y a d’abord un soudain éclair de compréhension, un flash où le phénomène se donne à voir dans toute sa vérité. La conceptualisation, la théorisation, la mise en équation, qui sont le fruit d’une réflexion postérieure, seraient impossibles sans cette vision première du pur phénomène.

De même, la méditation nous permet de voir la réalité à neuf, sans le filtre de nos préconceptions et de nos préjugés. Nul besoin d’analyser, de théoriser, il s’agit juste de voir. C’est cette expérience de vue claire qui est évoquée dans les enseignements bouddhistes sous le nom sanskrit de Prajña ; la connaissance première ou primordiale. Ainsi, à chaque fois que, perdus dans la rêverie, nous sommes tirés de nos pensées par une sensation, nous touchons un instant d’éveil, une possibilité de voir les choses à neuf et de découvrir une réalité plus ample.

Xavier Ripoche

Paris

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