Le bonheur d’être présent

L’imagination au pouvoir

Je me souviens très bien, enfant, que je n’appréciais pas les bandes dessinées. Beaucoup de camarades en lisaient autour de moi, me vanter les exploits de Lucky Luke, de Spirou ou de Blueberry mais je n’y comprenais rien. Dès que j’ai su lire, c’est dans les romans que je me plongeais avec délectation, laissant mon imagination créer, d’après la description de l’écrivain, l’apparence de tel personnage, les tonalités d’un décor de chambre ou celui d’un jardin d’automne, l’atmosphère d’un château ou d’une église…

Il me semblait alors entrer en profondeur dans les capacités de mon esprit à inventer avec enthousiasme les images. Dans la bande dessinée, les dessins imposés, qui la plupart du temps ne me plaisaient pas, me donnaient l’impression de réduire le voyage de la lecture, de le limiter à des cases au lieu d’invoquer les horizons infinis de l’imagination…

Il en a été ainsi pendant des décennies.

La revue dessinée

Puis, par hasard, l’année dernière, dans la salle d’attente de mon dentiste je découvre La Revue Dessinée. Il s’agit d’un magazine, plutôt d’un mook (entre magazine et livre), qui propose des enquêtes approfondies sur des thèmes d’actualité traitées… en bande dessinée ! Par curiosité je prends la revue et commence à la feuilleter. Je tombe sur une enquête menée chez Sanofi, « À qui le tour ? », et sur leurs méthodes de licenciements déguisés. Un écrémage dûment orchestré à l’aide de méthodes illégales mais quasi invisibles.

L’histoire ainsi racontée, avec ces dessins de personnages, soit de cadres indignés par le « ranking forcé », soit de salariés artificiellement sous-évalués puis limogés, me bouleverse. J’y trouve une force que je n’ai jusqu’alors jamais rencontrée dans les quotidiens d’information. La simplicité du trait, la sobriété des couleurs, les expressions sur les visages, tout me rend le propos plus réel, plus tangible, plus… humain ! Mon dentiste m’appelle avant que je n’aie pu finir de lire l’enquête.

Dès que je sors de chez lui je me renseigne sur cette publication et m’y abonne.

Le dessin, vecteur d’empathie

C’est ce même bouleversement que j’ai ressenti à la lecture toute récente du roman graphique « Méditer, le bonheur d’être présent ». Même si au départ je n’étais pas conquise par les dessins (je ne trouvais pas les représentations de Fabrice Midal assez ressemblantes) cette petite gêne fut vite oubliée tant la forme de ce récit est d’une force nouvelle.

Le traitement graphique apporte à cette autobiographie une tendresse et une fragilité qui me désarment. Je suis étonnée de constater à quel point les dessins me plongent en empathie avec les personnages et me font découvrir l’air de rien, sans pesanteur aucune, une histoire parfois grave, souvent dense.

Après une enfance hantée par le spectre de la shoah dont il était interdit de parler (ses grands-parents ont dû fuir le nazisme), Fabrice Midal devient un adolescent puis un jeune adulte qui a du mal à trouver sa place dans le monde. Son malaise se traduit par des cauchemars récurrents, une peur souterraine et continue… Jusqu’à ce qu’il rencontre par hasard la méditation. À partir de là une confiance en la vie commence à se déployer, celle qui lui permet d’oser aller vers ce qui l’appelle vraiment. Fabrice va alors partir à l’aventure de sa propre existence et faire des rencontres décisives qui sont ici habilement restituées ; c’est la saveur d’un dialogue, celle d’un café ou d’un thé partagés, la chaleur d’une poignée de main ou la grâce d’un sourire que nous offrent les dessins.

De véritables méditations guidées

Au-delà de ce passionnant récit de vie, ce roman graphique comporte des doubles pages qui sont de véritables méditations guidées. La posture y est parfaitement représentée. Les indications pour méditer évoluent au fil du roman. Au départ très simples, elles gagnent ensuite en précision et en profondeur.

Ces doubles-pages sont à elles seules un très bon guide pour apprendre à méditer !

Une vie faite de rencontres décisives

Ce roman graphique nous permet aussi de partager les rencontres passionnantes qui jalonnent le chemin de Fabrice Midal. On fait ainsi « la connaissance » de Francisco Varela, chercheur en sciences cognitives, de Madame Ozono, maître d’Ikebana, du poète Allen Ginsberg ou de François Fédier, maître de Philosophie…

Les dessins restituent l’ambiance du début des années 80, quand la méditation commençait à peine à gagner ses « lettres de laïcité » en France et que Fabrice pratiquait en cachette de ses parents, assis sur des bottins dans une petite chambre de bonne sous les toits… Côté atmosphère et décors, on y reconnaît avec délices les quartiers parisiens, les paysages suisses, les montagnes rocheuses du Colorado… ou encore les gares, nombreuses, que Fabrice traverse.

La grande vertu de cette mise en images délicate de l’itinéraire de Fabrice Midal, est de nous faire comprendre la puissance réelle de la méditation. Bien loin d’être une technique, cette pratique est un chemin d’épanouissement, une aventure humaine qui prend ici une forme nouvelle et moderne.

Marie-Laurence Cattoire

Paris

2 commentaires
  1. Duboc Christine dit :

    Merci Marie Laurence pour cette magnifique présentation du livre graphique « le bonheur d’être Présent ». J’adore la bande dessinée et j’ai couru l’acheter dès sa publication. Un peu déçue aussi par la représentation de Fabrice au début, j’ai peu à peu oublié ce détail et me suis immergée dans le périple qu’est son itinéraire. Comme tu le dis si bien, on ressent profondément de l’empathie pour les personnages et Fabrice m’apparait plus humain que jamais ! Un pur bonheur ce roman.

    Répondre

Laisser un commentaire

Participez-vous à la discussion?
N'hésitez pas à contribuer!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *