L’homme qui ne voulait pas changer le monde mais affirmer ce qui est !

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Lors d’une de ses dernières causeries consacrées, les mercredis soir de la saison 2016/17, au rapport que nous entretenons (ou non) avec notre corps, Fabrice Midal, parlant ce soir-là du sens que nous pouvons donner à ce que signifie « être touché », évoqua l’exposition consacrée du 26 avril au 14 août 2017, au photographe américain Walker Evans, au Centre Pompidou.
Je ne connaissais pas du tout ce photographe, mais l’enthousiasme avec lequel Fabrice évoqua ce soir-là son travail me donna envie d’aller voir l’exposition, bien que j’en aie appris l’existence quelques jours avant de quitter Paris pour les vacances d’été, puisque j’avais écouté la causerie en différé, plusieurs semaines après sa première diffusion en direct. Je me rendis donc à Beaubourg un samedi soir, deux heures avant la fermeture. Les salles étaient presque vides.
Fabrice avait conseillé de ne pas lire les légendes des photos. Mais je compris vite que l’artiste était notamment connu comme le photographe des années 30, témoin de la grande crise qui toucha alors les États-Unis. Au cours de l’exposition, on peut effectivement voir des portraits de paysans, de mineurs, d’enfants des rues, et l’on sent la précarité de leur condition… De là à faire de Walker Evans une sorte de super photographe journalistique, soucieux de dénoncer les malheurs et les injustices de son pays, il n’y a qu’un pas… Pourtant, à la fin de l’exposition, est proposé un film documentaire où l’on entend le photographe démentir formellement la volonté de se mettre au service de quelque cause que ce soit, et même refuser d’être embrigadé à des fins de « propagande ». « Je ne voulais pas changer le monde », précise Evans, mais « affirmer ce qui est » !
Mais ce qui apparaît alors rétrospectivement ( puisqu’on voit le documentaire à la fin de l’exposition et donc, après avoir contemplé les photographies ), c’est qu’en « affirmant ce qui est », précisément tout change ! Affirmer ce qui est, c’est déjà changer les choses. C’est changer les choses ! En l’occurrence, de quelle noble manière. Pas le moindre pathos dans ces photographies, mais une délicatesse, un tact infinis pour nous montrer les visages noircis, sans doute par le charbon, de ces mineurs condamnés à mourir trop tôt à la tâche, la tombe d’un enfant, réduite à un petit monticule de terre à peine visible et, devine-t-on, bientôt définitivement aplani : l’enfant a-t-il même existé ? Justesse du regard pour dire parfois la violence à l’état pur, sans la moindre emphase. Rien à ajouter pour montrer cette violence que d’affirmer, en l’occurrence en image, ce qui est.
Les visages de ces cultivateurs, de ces mineurs, de ces propriétaires terriens, de ces enfants, montrés comme ils sont, frappent, toutes classes sociales confondues, par leur magnifique dignité. En photographiant ces travailleurs, ces hommes et ces femmes généralement modestes et de provenances diverses, Evans les porte à existence, non pas en les présentant dans des circonstances exceptionnelles, mais en affirmant leur présence ordinaire et en faisant ainsi apparaître leur humanité profonde.
J’ai été frappée, dans une série de portraits sans doute pris dans le métro, par celui d’une jeune fille, dont, après de longues minutes de contemplation, j’ai fini par me dire qu’elle devait être porteuse de ce qu’on appelle aujourd’hui une « trisomie 21 ». Mais le portrait est d’autant plus remarquable qu’il faut en effet un certain temps, pour apercevoir ce « handicap ». L’on voit d’abord un regard qui vous regarde. Une innocence qui vous voit. Bref, un être humain et pas du tout une « personne handicapée ». Non parce que le photographe aurait choisi le « meilleur angle » pour que la particularité de cette jeune fille soit aussi peu apparent que possible. Quand j’ai brusquement compris que cette jeune fille était très probablement porteuse d’un « handicap mental », j’ai justement été frappée par le fait que, ne dissimulant rien de cette caractéristique, Evans avait réussi à faire en sorte que l’humanité de la jeune fille supplante ce qu’on nommerait, avec tant d’indélicatesse, sa « déficience ».
La chose est d’autant plus impressionnante que la photographie date du début du XXème siècle, où sévissaient les théories raciales les plus délétères. On parle encore aujourd’hui dans les pays anglo-saxons du syndrome de Down, qui avait identifié cette singularité, mais on oublie que ce médecin était un théoricien du racisme, qui avait imaginé que, ce que l’on sait être à présent un désordre chromosomique correspondait à la reviviscence, au sein de la race blanche, de formes archaïques de l’humanité. En France, on parlait, pour les mêmes raisons, de « mongoliens » et l’expression est loin d’avoir complètement disparu. Elle n’était évidemment élogieuse ni pour les Mongols auxquels elle faisait allusion ni pour les « mongoliens », pris dans le même mouvement de radicale déconsidération où la personne est réduite à un manque.
Si j’ai été particulièrement saisie par ce portrait, c’est sans doute que, comme certains le savent peut-être, j’ai écrit, voici quelques années : Handicap, pour une révolution du regard. Et bien ici, cette révolution est accomplie : on ne voit plus le handicap, mais seulement la personne qui a, entre autres caractéristiques, celle de vivre avec une trisomie 21. Il faudrait, pour accomplir la révolution dont je rêvais, être capable de dire en mots, de faire en comportement, ce que Evans fait en image… Et ce qui vaut pour le portrait de cette jeune fille, vaut pour celui de toutes les autres personnes photographiées, « affirmées », aurais-je envie de dire, pour employer ses propres mots, par Evans. Montrées comme ils sont, sans effets de camouflage ou de transformation, les êtres humains apparaissent… comme tels. Affirmés, les femmes et les hommes photographiés par Evans le sont éminemment, tant leur présence nous saute aux yeux !
Appliqué aux êtres humains affirmer ce qui est, c’est-à-dire affirmer ceux qui sont, c’est leur rendre leur dignité, leur magnifique présence. Autrement dit, plus radical que le projet de changer les choses, il y aurait la possibilité d’y « parvenir » en les affirmant. Walker Evans ne voulait pas changer le monde mais il révolutionne notre regard.
L’on comprend évidemment pourquoi Fabrice Midal évoqua le travail de ce photographe pour essayer de « définir » ce que signifie être touché, qu’il tint à distinguer de ce que l’on appelle « l’émotion ». Ici, pas de séisme émotionnel en effet, même si plusieurs photographies font venir les larmes aux yeux, mais le sentiment d’être en rapport entier avec les femmes et les hommes que nous sommes invités à rencontrer.
De fait, nous sommes d’autant plus touchés que se produit ce que Roland Barthes, dans La chambre claire, le beau livre qu’il a consacré à la photographie, dit des photos lorsqu’elles sont des chefs d’œuvre : la présence de ceux qui nous regardent est à la mesure de leur absence, souvent définitive. Ils sont devant nos yeux, mais ils ne sont plus là. Nous les savons disparus. Même lorsque les modèles sont encore vivants, ils ne sont plus comme ils « sont » sur la photographie. À plus forte raison est-ce le cas, quand nous voyons quelqu’un qui n’est plus. De même, dans les photos d’Evans, les portraits sont saisissants de présence par le fait même que les personnes qui nous regardent s’en sont allées. Qu’ils aient été pourtant une fois, ce jour-là, face au regard du photographe, nous apparaît comme irrévocable.
À tous égards nous sommes donc bien touchés…et comme grandis par l’apparition de l’humanité partagée avec tous ceux qui, à travers ces magnifiques portraits, nous dévisagent, et ce faisant, nous rendent notre propre visage.
Danielle Moyse
Chennevières
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